PORTUGAL


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Malgré l’absence de frontières naturelles nettement dessinées, le Portugal constitue une région dont la personnalité n’a cessé de s’affirmer au cours de l’histoire. Les limites politiques séparant le domaine linguistique du galégo-portugais de celui des dialectes espagnols ont fait preuve d’une remarquable stabilité. De par sa situation marginale, le Portugal n’a jamais été le foyer d’une grande civilisation, sauf lorsque la façade atlantique fit partie de l’immense complexe de civilisations de dolmens et de menhirs qui associa tous les « finistères » de l’Europe occidentale, ces futurs réduits de la langue et de la culture celtiques. Le Portugal et son prolongement galicien ressemblent à une île, plus isolée par la Meseta espagnole que par l’océan Atlantique, qui fit sa fortune. Pourtant, toutes les civilisations ne vinrent pas de la mer. Les plus importantes même s’implantèrent au Portugal après la conquête de la Péninsule. Au reste, les côtes sont peu accueillantes, voire franchement hostiles, avec leurs vastes plages rectilignes battues sans cesse par une forte houle.

Mais, bien que la mer, malgré ses dangers, ait toujours attiré les populations fixées sur le littoral, le commerce n’a eu qu’à de rares moments une place prédominante dans l’économie du pays. Le Portugal, pays de marins, fut donc aussi, et surtout, une nation de paysans. La terre a certainement joué dans l’évolution de la société portugaise un rôle plus fondamental que la mer, même si le sol a toujours été trop pauvre pour nourrir d’abondantes populations. Et ce n’est qu’un paradoxe apparent que de souligner combien un peuple, qui a fourni les plus grands navigateurs des Temps modernes, et qui fut souvent poussé à émigrer, est viscéralement attaché à sa « terre ». La saudade , ce sentiment si particulier à l’âme portugaise, renforce encore ce puissant lien.

Dans les années 1960, le Portugal était la nouvelle incarnation de « l’homme malade de l’Europe » et ne semblait pas près de sortir de l’impasse. Pourtant, de la retraite forcée de Salazar à la mise en place définitive d’institutions démocratiques (1968-1976), moins d’une décennie lui a suffi pour s’insérer pleinement dans le concert des nations les plus ouvertes. Une autre décennie ayant confirmé la solidité du nouveau régime, la maturité de son électorat et de sa classe politique, il adhérait, en 1986, à la Communauté économique européenne. Moins de dix ans plus tard, il en a si bien intégré les mécanismes que ses partenaires le qualifient volontiers de « bon élève de l’Europe ». Certains rêvent qu’il en devienne la Californie à l’aube du XXIe siècle: sans doute est-ce présomptueux, mais cela révèle bien aussi l’ampleur des changements amorcés le 25 avril 1974.

Durant ce quart de siècle, le peuple portugais a fait preuve d’une étonnante capacité d’adaptation socio-politique, culturelle et psychologique, qui est en train de gagner aussi le domaine économique. Il n’a pas surmonté tous les retards accumulés, et la modernisation rapide provoque d’autres difficultés. Mais il a su mettre en œuvre une souplesse et une créativité que l’on aurait pu croire éteintes par des décennies de dictature.

Le plus remarquable n’est peut-être pas tant la rupture, radicale, avec ce passé que la façon dont elle s’est faite, à la fois proprement révolutionnaire et fondamentalement pacifique; et cela malgré des tensions potentielles aussi importantes que celles qui ont provoqué ailleurs de véritables drames ou ont laissé derrière elles des séquelles durables, de la contre-révolution violente au terrorisme rampant.

Marqué à son origine par le courant roman français de Cluny, l’art portugais s’est développé sous des influences culturelles fort variées où la peinture flamande des XVe et XVIe siècles, l’architecture italienne de la Renaissance, du baroque et du néo-classicisme, l’exotisme oriental, la somptuosité du XVIIIe siècle français et le naturalisme de l’école de Barbizon ont joué des rôles importants. Le dialogue international, bien que souvent réduit à des formules provinciales, lui a jusqu’à présent toujours convenu. Il a néanmoins rendu possible la définition de trois moments capitaux de l’art portugais, au sein de conjonctures socioculturelles originales. Le Polyptyque de Saint-Vincent (troisième quart du XVe siècle, attribué à Nuno Gonçalves), peint au moment où le pays se lançait dans l’aventure des Découvertes, est un des chefs-d’œuvre de la peinture de l’époque, attachée au domaine septentrional. Si le style manuélin, à la charnière du gothique et de la Renaissance, style emblématique de l’expansion portugaise, vers le commencement du XVIe siècle, demeure limité au décor, la reconstruction de Lisbonne, ordonnée par le marquis de Pombal après le tremblement de terre de 1755, constitue l’exemple majeur de l’urbanisme des Lumières en Europe. Mais deux phénomènes sui generis caractérisent en priorité l’art du Portugal: l’azulejo (carreaux de faïence peints) et la talha (sculpture sur bois dorée) qui mirent avec éclat l’accent sur les valeurs décoratives aux XVIIe et XVIIIe siècles. Un sens tardif du processus de la modernité (malgré l’action d’Amadeo, artiste cubiste et abstrait qui travaille à Paris vers 1913) n’a pu être satisfait intégralement que par la génération définie après 1945.

L’histoire de la littérature portugaise est celle d’un effort constant pour se différencier de l’Espagne, pour réaliser une œuvre radicalement originale, irréductible aux stéréotypes du grand voisin. Le Portugal est sorti de l’Espagne. Si la littérature exprime l’âme d’une nation, celle du Portugal doit révéler l’impossible synthèse entre une hispanité qu’il lui faut assumer et l’hétérogénéité lusitanienne par laquelle elle s’affirme. Comme l’Espagne, le Portugal est un creuset où se fondent trois ethnies, trois religions, trois civilisations. Certes, la présence arabe s’effaça plus vite au Portugal; cependant, l’empreinte civilisatrice de l’islam survit à sa domination; on en trouve des traces durables dans les premiers textes littéraires portugais. De même, les juifs rencontrent dans les califes, nouveaux maîtres de la Péninsule, des protecteurs tolérants et éclairés. Les premiers ouvrages imprimés en Espagne et au Portugal le sont pour des juifs et par des juifs: traités de médecine ou de mathématiques, livres de prières, tous rédigés en langue et en caractères hébraïques. Le nombre impressionnant de nouveaux chrétiens (c’est-à-dire de juifs convertis, en apparence ou réellement), sous Manuel Ier et Jean III, donne la mesure de l’influence juive au Portugal. Il est même possible de hasarder l’hypothèse que l’un des traits les plus marquants de l’âme portugaise, la saudade (inapaisable mélancolie, pessimisme languide et nostalgique, déchirement entre l’appel de la mer, de l’aventure, et l’attachement au sol natal), est lié au judaïsme. Dominée par la poésie, la littérature portugaise épouse au fil des siècles la courbe des lettres européennes, sans jamais perdre pour cela sa spécificité, sans doute parce que les bouleversements sociaux n’ont pas affecté les structures séculaires d’un Portugal féodal et foncier.

Aujourd’hui, trois faits paraissent infléchir le devenir de cette littérature: la libéralisation, encore timide et fragile, des institutions politiques, qui accompagne l’entrée du Portugal dans l’ère industrielle et technologique; la solidarité, à nouveau éprouvée, après une scission de plus d’un siècle, avec la civilisation brésilienne; l’ouverture irréversible sur l’Europe et sur le monde d’un nombre sans cesse accru de jeunes Portugais, corollaires de l’intense alphabétisation des vingt dernières années et de la politique des échanges touristiques et culturels; autant de circonstances capables d’intégrer davantage les lettres portugaises dans le contexte mondial. Mais une littérature n’a de chances de s’imposer que si elle puise aussi sa force dans sa terre et dans son ethnie. La continuité dans le renouveau, c’est là sans doute l’avenir d’une littérature dont le monde a pris conscience.

1. Géographie

Le Portugal est un État de l’Europe du Sud d’une étendue de 91 985 kilomètres carrés et d’une population proche de 10 millions d’habitants au recensement de 1991. La transition démographique vient de s’y achever et non seulement la population ne progresse plus, à l’exemple des autres pays européens, mais son renouvellement n’y est plus assuré. C’est une situation toute récente; il y a moins d’un quart de siècle, les taux de natalité y étaient encore élevés, l’émigration hors des frontières y était alors très importante. Bien qu’elle soit désormais presque totalement tarie, à l’exception des archipels atlantiques, il existe encore une importante dissémination de la population portugaise dans le monde entier. Cette situation donne au Portugal une coloration culturelle spécifique et comporte encore des retombées dans le domaine économique.

À la suite de la liquidation de son empire colonial en 1974, le Portugal s’est trouvé réduit à ses dimensions européennes. Il est entré dans le Marché commun en 1986 en même temps que l’Espagne et semble en avoir tiré jusqu’à présent plus d’avantages que d’inconvénients. Sil ne fait pas partie des petits États de l’Europe communautaire au regard de sa population et de son étendue, il se classe, avec la Grèce et l’Irlande, parmi les moins développés économiquement.

Cette position modeste quant au présent ne doit pas masquer le rôle éminent joué par le Portugal dans l’histoire du monde moderne. À l’époque de la Renaissance, c’est cet État qui prit la tête de l’expansion européenne dans le monde et qui contribua à l’universalité de sa civilisation. Avec environ 200 millions de locuteurs, la langue portugaise occupe le sixième rang dans le monde, avant le japonais, l’arabe, l’allemand et le français.

Le domaine « où la terre finit et où la mer commence »

C’est par ce vers que Camoens a défini le Portugal dans le troisième chant des Lusiades . Finistère de l’Europe, c’est en effet sur mer que s’est effectuée l’expansion portugaise. Le Portugal n’en est pas moins partie intégrante de la péninsule Ibérique et, comme en Espagne, le relief caractéristique est celui de plateaux, en rapport avec la présence d’un socle ancien. Mais ce môle rigide ou meseta , aplani longuement puis soulevé et brisé par de nombreuses fractures, a été basculé vers l’ouest de telle sorte que l’altitude des plateaux ibériques va en diminuant en direction de l’Atlantique. C’est bien ce qui se passe dans la partie méridionale du Portugal où 3 p. 100 seulement des surfaces se trouvent portées au-dessus de 400 mètres. Dans le Nord, au contraire, là où le bloc ibérique s’effondre sous l’océan, le relief croît en vigueur et se cabre en blocs élevés donnant une allure montagneuse à cette partie du pays.

Le contraste de relief entre le nord et le sud du Portugal est renforcé par le climat. L’allongement du pays sur plus de 500 kilomètres du nord au sud fait jouer la latitude pour opposer, dans le cadre du climat méditerranéen, une nuance septentrionale, à la latitude de Rome où la sécheresse estivale n’excède pas deux mois, et une nuance méridionale, à la latitude de Tunis où la sécheresse de l’été peut atteindre cinq mois. Mais le Portugal ne se réduit pas à une frange littorale, et son territoire se trouve disputé entre les influences océaniques qui renforcent les précipitations et atténuent les contrastes thermiques et les influences continentales aux effets inverses. Le passage d’un domaine à l’autre s’effectue graduellement au sud où aucun obstacle de relief ne s’interpose. Au nord, en revanche, l’orientation des reliefs perpendiculairement aux trajectoires des dépressions d’ouest établit deux domaine distincts: l’intérieur, où les hivers rudes et les étés brûlants annoncent le climat de Vieille Castille, le littoral, où les influences océaniques viennent nimber de brume la lumière méditerranéenne.

Si l’opposition entre le Nord, très peuplé, et le Midi, qui l’est beaucoup moins, se retrouve comme en Espagne et pour les mêmes raisons historiques, le contraste démographique par excellence est entre l’intérieur et les régions littorales. C’est dans ces dernières que se regroupe l’essentiel des activités industrielles et commerciales, les trois quarts de la population et les plus grandes agglomérations parmi lesquelles les deux métropoles millionnaires de Lisbonne et de Porto. Le contraste avec l’arrière-pays, ancien et, dans une certaine mesure, conséquence de l’histoire du pays, s’est considérablement accentué au cours du dernier quart de siècle, aboutissant à un véritable déséquilibre territorial qui constitue un défi à l’aménagement du territoire. La désertification des régions intérieures ramènerait le Portugal à n’être plus qu’un simple rivage de la péninsule Ibérique qui pourrait aller jusqu’à la mise en cause de son identité territoriale.

Cette dernière n’en demeure pas moins très forte en dépit d’une grande diversité géographique, culturelle et sociale. Mais le niveau majeur d’appartenance du citoyen portugais se place à l’échelle locale du canton, et, à la différence de l’Espagne voisine où ce niveau se situe plutôt à l’échelle régionale, le Portugal n’a pas de régions nettement délimitées. Mis à part des archipels atlantiques dont l’éloignement de la métropole a contribué à les pourvoir d’une spécificité reconnue par la Constitution de 1976 sous la forme de deux gouvernements autonomes et, dans une moindre mesure, de l’Algarve qui fut jusqu’au siècle dernier un petit royaume autonome, les régions du Portugal n’ont pas l’évidence de celles de l’Espagne. En 1969 furent constituées cinq régions de programme au Portugal continental. Elles se sont maintenues dans leurs grandes lignes mais sans servir de cadre à un pouvoir régional. Le débat sur les critères de leur découpage fut d’ailleurs révélateur des problèmes soulevés. Fallait-il distinguer les régions actives du littoral de celles en déclin de l’intérieur ou bien, au contraire, associer les unes aux autres? La solution retenue fut d’associer littoral et arrière-pays pour les régions nord et centre, et de distinguer la région la plus dynamique, celle de Lisbonne, de la plus déprimée, celle de l’Alentejo. Seul l’Algarve, en dépit de ses dimensions réduites, mais à cause de sa forte identité territoriale, ne prêta guère à discussion. L’approche régionale du Portugal continental doit donc tenir compte à la fois des contrastes (et des transitions) entre Nord et Sud, mais aussi et surtout entre littoral et intérieur. Le découpage par régions de programme, bien que non satisfaisant, commence néanmoins à être pris en compte.

Les régions intérieures

La Reconquête s’est achevée au Portugal au milieu du XIIIe siècle, date à partir de laquelle les frontières nationales actuelles étaient acquises dans leurs grandes lignes. La nationalité portugaise s’est donc forgée contre l’hégémonie de la Castille-León puis contre celle de l’Espagne davantage que dans la lutte contre l’islam. La frontière orientale fut bordée d’un puissant système défensif dont les vestiges imposants (Almeida, Castelo Rodrigo, Elvas...) témoignent à toutes les époques d’un souci de se protéger du puissant voisin. Les régions intérieures furent des marches désignées par des expressions imprécises telles que Trás-os-Montes (outre-monts) ou Alentejo (outre-Tage) et dont le peuplement fut une préoccupation constante du pouvoir royal.

Le Nord-Est

Le Nord-Est est une région de hauts plateaux, situés généralement au-dessus de 700 mètres, qui ne se distinguent guère de ceux qui les prolongent au-delà de la frontière internationale. Le climat continental, assez sec, fait alterner des étés très chauds et des hivers rigoureux. La région est longtemps restée isolée, et ses habitants en tirèrent une réputation de gens rudes dont l’écrivain Miguel Torga a retracé toute l’âpreté des mœurs. Sur une étendue de l’ordre de 15 000 kilomètres carrés environ, correspondant aux deux districts de Trás-os-Montes de Vila Real et Bragança et au district de Guarda, la densité de population était inférieure à 35 habitants par kilomètre carré au recensement de 1991, et son degré de vieillissement laissait prévoir un rapide déclin. Bien que nombreux, les petits villages y furent saignés par une émigration massive à partir de la fin des années 1950. Désormais, les remises des émigrés jouent un rôle prépondérant dans l’économie locale. Les petites villes profitent même de cet aspect artificiel de l’activité, auquel s’ajoute leur rôle accru dans le domaine de l’enseignement et, parfois, des activités industrielles comme à Guarda ou Mirandela. Mais aucun véritable centre régional ne s’est dégagé jusqu’à présent. Le problème n’est pas nouveau si l’on songe au souci du pouvoir royal d’organiser ce territoire reculé où les villes locales furent fréquemment des créations telles que Guarda ou Vila Real au XIIIe siècle ou Pinhel au XVIIIe.

La profonde vallée du Douro et de ses affluents constitue une sous-région très originale puisqu’il s’agit d’un véritable îlot de climat et de végétation méditerranéens (terres chaudes). Les Britanniques, qui cherchaient un substitut aux importations de vin de Bordeaux dans le dernier quart du XVIIe siècle, le trouvèrent dans les vignobles de cette vallée. Les pentes y furent aménagées en terrasses dans les schistes au prix d’un labeur considérable, et ainsi fut créé un paysage exceptionnel. Le vin amené autrefois par bateau jusqu’à Vila Nova de Gaia, face à Porto, y est toujours l’objet d’un élevage soigné et rehaussé en alcool avant d’être exporté. C’est en 1756 que le ministre Pombal institua pour ce vignoble célèbre la première aire délimitée d’origine.

Alentejo et Basse Beira

Il s’agit là encore de plateaux mais beaucoup moins élevés que ceux du Nord-Est, et le climat y est caractérisé par la nuance méridionale méditerranéenne aux longs étés très chauds et au régime irrégulier des précipitations. C’est une sorte de vaste plaine, qualifiée d’« héroïque » par l’écrivain Manuel Ribeiro, où les terres nues alternent avec des forêts claires de chênes-lièges et « qui ne reçoit d’autre ombre que celle du ciel ». Jusqu’à la fin du siècle dernier, les rares villages entourés de quelques cultures y formaient les seuls îlots cultivés et habités au milieu d’une sorte de brousse ou charneca . Par la suite, le mythe du « bon pays » qu’il suffit de défricher pour y récolter de plantureuses moissons a fini par s’imposer, et une colonisation intérieure menée par des paysans du Centre et du Nord y a introduit, localement, des semis de maisons isolées dotées d’un puits à balancier et d’un étroit jardin. Pourtant, à l’exception de quelques secteurs, comme celui de Beja, les sols n’ont guère d’aptitudes agricoles: les sols squelettiques de l’Alentejo méridional ou les podzols de la moitié occidentale de l’Alentejo, par exemple. L’irrégularité des précipitations, dont les excès hivernaux compromettent les récoltes, n’est guère favorable à l’agriculture et justifie le dicton selon lequel « la faim vient à la nage ».

Toutefois, la misère des populations rurales de ces régions a d’autres causes, de nature économique et sociale. En l’absence d’industries et compte tenu de la concentration de la propriété foncière, le marché de l’emploi se trouvait dominé par une poignée de grands propriétaires. À partir du 25 avril 1974, les travailleurs agricoles purent faire aboutir leurs luttes pour le plein emploi et de meilleurs salaires. Un an plus tard, alors que la réforme agraire était en vue, les grands domaines furent occupés, plus d’un million d’hectares répartis entre un demi-millier de nouvelles unités agricoles gérées par 72 000 travailleurs. Voulue par les intéressés eux-mêmes, cette forme de collectivisation résorba le chômage dans un premier temps. Mais elle allait à l’encontre des évolutions économiques et politiques du moment. Après de mémorables luttes, la réforme agraire fut progressivement démantelée par l’appareil d’État sans apporter d’autres solutions dans le domaine agricole. Les perspectives économiques locales sont limitées. La construction du grand barrage d’Alqueva, sur le Guadiana, a repris après des décennies d’hésitations. Elle devrait apporter un élément favorable à la régénération de la région frontalière sans pour autant déboucher sur une extension sensible de l’agriculture irriguée. Après des débuts difficiles, le pôle industriel de Sines, sur la côte de l’Alentejo, semble se développer à nouveau avec la perspective du traitement des pyrites de cuivre de Neves Corvo. Enfin, à moins de 150 kilomètres de Lisbonne, Évora est devenue un centre régional incontesté. Pour autant, ces régions intérieures se heurtent à de grandes difficultés. Le vieillissement accentué et la faible densité de population y ont déjà abouti à l’extension irréversible de larges plaques de désertification.

Les régions littorales

Les régions littorales sont, on l’a vu, les plus peuplées et les plus actives.

Le Nord-Ouest

Sous cette appellation sont regroupés la plate-forme littorale du Minho aux larges vallées gorgées d’arène granitique et les pays accidentés de Haute Beira qui culminent à près de 2 000 mètres dans la serra d’Estrela. L’unité tient au climat humide attesté par des précipitations partout supérieures à un mètre par an. On trouve ici un très ancien foyer de peuplement, berceau de la nationalité, d’où sont partis les colonisateurs du Midi et ceux qui peuplèrent les rivages du Brésil. La dispersion de l’habitat et la fragmentation des exploitations reflètent un vieil individualisme agraire. Au système de culture fondé sur l’élevage des bovins, grâce à des prés irrigués dans les fonds de vallées, et où se mêlèrent les cultures méditerranéennes est venue s’ajouter la culture du maïs dans le deuxième quart du XVIe siècle. La prédominance du métayage plaçait le petit paysan dans une situation de misère et d’insécurité que le décret-loi d’avril 1975 sur les baux ruraux n’a pas réussi à abolir. La présence d’une abondante main-d’œuvre paysanne à côté d’une force hydraulique potentielle a conduit la bourgeoisie marchande de Porto, à la fin du siècle dernier, à tirer profit des campagnes en y diffusant des industries textiles. Porto, l’antique Portus Cale qui donna son nom à tout le pays, est la citadelle d’une bourgeoisie entreprenante. Centre de la région de programme du Nord qui comprend également le Trás-os-Montes, elle est devenue une agglomération millionnaire et constitue une véritable métropole avec sa presse et son réseau bancaire.

L’Estrémadure, le bas Tage et la région de Lisbonne

Une étroite plate-forme d’érosion borde le massif ancien au nord de Lisbonne et constitue la région vitale du Portugal: celle par laquelle s’effectuent les communications entre Lisbonne et Porto, que cela soit par la mer dont on sait qu’elle joua un rôle de premier plan dans la Reconquête, par le rail, par la route ou par les airs. C’est également une région de transition entre les paysages du Nord et ceux du Midi qui engendre une extrême variété des systèmes de culture et de l’habitat. Sous le nom d’Estrémadure, elle constitue un ensemble aux limites imprécises bordé, à l’est, par la partie méridienne de la vallée du Tage dont le fleuve servit de voie navigable jusqu’à l’ère des chemins de fer.

Reconquise au milieu du XIIe siècle, Lisbonne devint la capitale du Portugal un siècle plus tard. Ce port d’escale particulièrement bien abrité et situé sur une véritable mer intérieure devint, à partir du début des Temps modernes, le centre de l’immense empire portugais, un lieu de redistribution des épices dans toute l’Europe. La ville, une des plus monumentales d’Europe, s’est d’abord disposée en balcon le long de la rive convexe, dominant les quais du port sur près de 15 kilomètres avant de s’étendre sur les plateaux intérieurs. La destruction de sa partie centrale par le tremblement de terre de 1755 fut l’occasion d’une reconstruction remarquable qui en fait le prototype de la ville des Lumières. Bien que les activités portuaires aient perdu de leur importance, elles ont essaimé sur la rive gauche avec les industries qui leur sont associées: chantiers navals, sidérurgie et chimie lourde, tandis que la pétrochimie et les raffineries se situent désormais à Sines pour l’essentiel. C’est sur cette rive gauche du Tage, « l’autre rive », que s’étendent les industries modernes jusqu’à la ville satellite de Setúbal. Lisbonne constitue désormais une agglomération de plus de 3 millions d’habitants. S’il existe bien une communauté urbaine du grand Lisbonne, les problèmes qu’elle doit affronter sont considérables: réhabilitation du centre-ville qui doit concilier la conservation d’un patrimoine exceptionnel et un rôle d’animation, lutte contre les effets des constructions « illicites » qui, depuis 1940, font surgir la ville avant l’urbanisation et faussent les plans d’urbanisme, insuffisance des transports collectifs, présence de l’aéroport en pleine ville, pollution causée par l’augmentation du trafic automobile, éradication des bidonvilles, etc. L’organisation de l’Exposition universelle de 1998 sur le thème des Grandes Découvertes devrait être l’occasion pour Lisbonne de résoudre quelques-uns de ces problèmes. Au pont suspendu sur le Tage construit il y a près de trente ans devrait en être ajouté un second. La croissance de Lisbonne s’est manifestée au cours des dernières années par des constructions gigantesques et sans grâce commanditées par de grands organismes bancaires. Prise entre ce délire architectural sans continuité avec son passé et la lente dégradation de son patrimoine monumental, Lisbonne apparaît doublement menacée; ce qui a fait écrire à un architecte brésilien: « Lisbonne est un chef-d’œuvre du patrimoine mondial. Mais un chef-d’œuvre en double péril d’effondrement et de reconstruction » (Autrement , avr. 1988).

Les îles adjacentes

Les archipels des Açores et de Madère, d’origine volcanique, sont isolés dans l’Atlantique respectivement à 1 500 et à 800 kilomètres de Lisbonne. Ce furent des escales sur la route d’Amérique (Açores) et sur celle des Indes (Madère). Les Açores conservent encore une certaine valeur stratégique dont témoignent la base américaine et la base aérospatiale louée par la France. Madère, qui garde la réputation de son célèbre vignoble, s’est tournée systématiquement vers le tourisme d’affaires en dépit de l’insuffisance de son équipement aéroportuaire. Les bananeraies y rappellent que l’île fut le lieu d’expérience de la première économie de plantation dans le monde.

Ces îles très densément peuplées (en 1991, 241 000 habitants sur 2 344 km2 aux Açores et 263 000 sur 817 km2 pour l’archipel de Madère) alimentent toujours un flux d’émigration vers le Venezuela et l’Afrique du Sud pour les Madériens, les États-Unis et le Canada pour les Açoriens. Entre 1950 et 1975, on estime que 350 000 insulaires émigrèrent, ce qui représente plus des deux tiers du total de la population actuelle. Tenant compte de l’originalité et de l’éloignement de ces deux archipels, la Constitution portugaise leur a reconnu une autonomie interne qui s’exerce dans les domaines de la politique, de l’administration et des finances; chaque archipel est ainsi doté de son propre gouvernement.

Perspectives économiques

Le 25 avril 1974, le Portugal a recouvré les libertés démocratiques à l’issue de près d’un demi-siècle d’une dictature à l’idéologie de type « pétainiste » qui axa longtemps sa politique économique sur la base des substitutions aux exportations, du pain bon marché (« pain politique ») et de l’exploitation coloniale. Pourtant, le Portugal se trouva économiquement moins isolé que l’Espagne dans la mesure où il n’avait pas été le théâtre d’une guerre civile et où, traditionnellement lié à l’Angleterre (« comme une chaloupe à un vaisseau »), il figura parmi les membres fondateurs de l’Association européenne de libre échange créée en 1960.

En 1975, le Portugal prit, un moment, un chemin proche de celui des démocraties populaires avec la nationalisation du crédit et de nombreuses entreprises, ainsi que la mise en route d’une réforme agraire anticapitaliste. Cette évolution fut rapidement stoppée non sans entraîner de profonds remous et une certaine incertitude quant à l’avenir. S’il est resté finalement parmi les économies libérales et les nations démocratiques, le Portugal n’en demeurait pas moins le pays le plus pauvre d’Europe occidentale. En matière de revenu par tête, l’écart avec l’Espagne s’était même creusé un peu plus depuis 1960.

Cette situation s’est peu à peu modifiée depuis l’adhésion à la Communauté européenne en 1986. En dépit d’un manque d’empressement évident des partis politiques pour rallier cette solution, en dépit également de risques certains, le Portugal qui a obtenu des aides substantielles de la Communauté a su en tirer parti, à commencer par une amélioration spectaculaire des infrastructures de transport.

Les problèmes de développement

Le Portugal fut simultanément un pays dominé et la métropole du dernier grand empire colonial européen. Vers la fin des années 1950, il était encore un pays éminemment rural. Ses industries tiraient parti d’une main-d’œuvre rurale à la fois bon marché et docile. C’est dans le Nord-Ouest, autour de Porto et de Braga notamment, que se localisaient les industries textiles, la confection, la cordonnerie, etc. Insérées dans un tissu local très dense de petites entreprises, ces industries se sont bien développées jusqu’à ces toutes dernières années. Mais la concurrence des pays asiatiques en voie de développement est devenue préoccupante, notamment dans certains secteurs des textiles où le chômage progresse rapidement (vallée de l’Ave).

Au début des années 1960, les partisans de l’industrialisation du Portugal s’imposèrent au sein du gouvernement Salazar; les industries modernes du ciment, de la chimie lourde, de la sidérurgie et des chantiers navals furent fortement encouragées, et de grandes entreprises furent mises en place dans la région de Lisbonne. Ces industries traversent également, et depuis de longues années, une grave crise.

Le Portugal ne compte donc que deux foyers industriels majeurs: celui du Nord, autour de Porto, dans lequel dominent les industries textiles, parfois disséminées dans les campagnes, et celui de la région de Lisbonne qui se prolonge au sud jusqu’à Setúbal. Entre ces deux foyers industriels, l’axe de communication qui les relie localise à son tour de plus en plus de petits centres industriels, parmi lesquels Leiria, Coimbra et Aveiro. Mais le Portugal est presque totalement démuni de combustibles minéraux, et sa balance des paiements est fortement déficitaire. Le tourisme n’y joue pas un rôle aussi important qu’en Espagne. Bien que le nombre d’entrées y ait atteint plus de 20 millions en 1992, plus de la moitié d’entre elles furent des visites d’une journée. La capacité hôtelière reste encore modeste, à l’exception de l’Algarve qui en concentre 40 p. 100.

Les remises des émigrés jouent toujours un rôle important dans la balance des paiements. Bien que désormais arrêtée, l’émigration a fait, depuis le XVIe siècle, partie intégrante de l’histoire et de la civilisation portugaises. On estime qu’en un siècle et demi le Brésil a reçu près de 2 millions de Portugais. Vers le milieu du XXe siècle, l’émigration vers la France prit le relais de l’émigration transocéanique. Ainsi, en 1970, les départs vers l’Europe s’élevèrent-ils à plus de 180 000 personnes, dont 87,4 p. 100 à destination de la France. La généralisation de la crise à partir de 1973 ramena ce nombre à 28 000 en 1978. Si le nombre de départs ne cessa de s’amenuiser à partir de ce moment, le retour des émigrés ne présenta pas le caractère massif que d’aucuns prévoyaient, et le Portugal, s’il a cessé d’être un pays d’émigration, n’en doit pas moins gérer une importante diaspora dont le rôle économique direct ou indirect est encore très sensible.

La modernisation de l’agriculture

L’agriculture portugaise, chargée d’assurer l’alimentation bon marché qui permettait de maintenir de bas salaires dans le secteur industriel, est entrée dans une crise grave à partir des années 1960, qui s’est traduite par la stagnation du produit agricole brut. Incapable de longue date d’assurer l’alimentation du pays pour des denrées vitales telles que le sucre ou les céréales, elle s’est également montrée incapable de répondre aux besoins alimentaires nouveaux qui accompagnèrent le développement. Les structures agraires y constituent, il est vrai, un frein puissant à la modernisation avec, pour règle générale, la rareté des exploitations agricoles moyennes. À la différence de l’Espagne voisine, il n’y a eu ni politique de remembrement ni politique de colonisation, et l’hydraulique agricole n’a pas atteint les limites qui avaient été fixées. Peut-être faut-il invoquer la fourniture à bon compte de sucre, de coton et de graines oléagineuses par les colonies africaines pour expliquer l’impéritie du gouvernement portugais. Il est significatif notamment que l’essentiel des terres irriguées se trouvent dans le nord-ouest du pays, la région la plus humide, associées à de vieilles structures agraires caractérisées par l’intensité du travail.

Au cours de ces dernières années l’agriculture familiale n’a pas cessé de se développer en rapport avec l’agriculture à temps partiel. C’est ce phénomène qui a assuré, dans le Nord-Ouest notamment, le succès d’industries disséminées ou proches des milieux ruraux. L’activité agricole constitue généralement une ressource d’appoint dans le cadre d’unités familiales dans lesquelles les ressources proviennent majoritairement de l’extérieur. En dépit de la part désormais réduite de l’agriculture dans les revenus familiaux des populations rurales, elle garde un rôle social essentiel, assurant notamment le logement, le produit d’un potager et, souvent, l’argent frais procuré par une ou deux vaches laitières. En revanche, l’espace agricole n’a cessé de se réduire. Compte tenu de la politique agricole commune et en dépit d’aides importantes de la part de la Communauté européenne, les perspectives économiques de l’agriculture portugaise sont très limitées: grands vignobles, périphérie des villes et grands axes de communication. Pour la première fois, l’espace agricole ne recouvre plus la totalité du territoire. Ce phénomène propre à toute l’Europe est particulièrement sensible au Portugal où la désertification menace une part croissante de l’arrière-pays. Or, si l’espace rural portugais a perdu l’essentiel de sa fonction productive, il n’en demeure pas moins un espace important à aménager. L’alternative forestière semble devoir s’y imposer, mais ses modalités prêtent à discussion. La forêt ne peut être considérée exclusivement d’un point de vue productif. D’ailleurs, les plantations de résineux et celles d’eucalyptus destinées à fournir bois d’œuvre et pâte à papier peuvent présenter de graves inconvénients au regard des risques d’incendies ou des impératifs de conservation des sols. Il n’en reste pas moins que l’agriculture portugaise, qui avait produit en de nombreux endroits des paysages dont la complexité et l’ancienneté en faisaient un patrimoine, se trouve désormais en survie et que se pose ainsi la légitimité de la politique agricole commune. La question a cessé d’être agraire ou agricole et relève de l’aménagement du territoire.

2. Histoire

Naissance d’un État

Le Portugal et la Galice, dont l’histoire ne peut être dissociée jusqu’au XIe siècle, ont connu au Néolithique une civilisation originale qui s’est perpétuée dans les castros jusqu’à la conquête romaine. L’opposition était grande alors entre le Nord granitique et schisteux, où se refugièrent les farouches Lusitaniens dont parlent les Anciens, et les plaines méridionales où s’implantèrent successivement les riches civilisations de Tartessos, de Grèce et de Phénicie. Ce sont cependant les Romains qui, pour mieux réduire les populations belliqueuses du Nord, soumises après plus de quatre-vingts ans de guérilla (147-60 av. J.-C.), amorcèrent la séparation entre la Galice et le Portugal. Sous le Haut-Empire, la façade atlantique fut partagée entre la Lusitanie et la Tarraconaise, avec le Douro pour frontière. Au IIIe siècle, Dioclétien délimita la Gallaecia qui constitua autour de Braga une province autonome, embryon du futur État portugais. Braga, métropole religieuse indépendante de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Tolède, Guimarães et Portucale devinrent les capitales religieuse, politique et militaire du royaume suève (408-585) et wisigothique. Au VIIIe siècle, les Arabes, pénétrant dans l’Ouest moins profondément que dans le reste de la Péninsule, abandonnèrent assez rapidement l’Entre-Douro-e-Minho qui resta autonome jusqu’au XIe siècle, formant le comté de Portugal (Terra Portucalensis ) qui tirait son nom de Portucale, place forte située non loin de l’actuel Porto. Quant aux régions limitées au nord par le Mondego, elles furent profondément influencées par les Arabes, dont l’apport à la langue et à la civilisation portugaises fut considérable.

Cependant, l’apparition aux XIe et XIIe siècles des royaumes de Taifas entraîna la décadence de Cordoue et facilita la reconquête chrétienne, assez tardive cependant dans l’Ouest, puisque c’est Ferdinand le Grand, roi de Castille et de León, qui amorça en 1064 la conquête systématique des régions situées au sud du Douro. Trente ans plus tard, les chrétiens avaient reconquis tout le territoire situé au nord du Tage, mais la réaction des Almoravides, vainqueurs à Sagralias en 1086, les faisait refluer jusqu’au Mondego. C’est alors qu’Alphonse VI de Castille et de León fit appel, en 1095, à des seigneurs étrangers. Son gendre, le nouveau comte de Portugal, Henri de Bourgogne, soutenu par ses barons et son clergé, prit la tête d’un mouvement d’indépendance, qui s’opposait moins à la lointaine Tolède qu’au tout proche comte de Galice, son propre cousin Raymond. Portugal et Galice, où l’on parle encore la même langue, firent désormais partie d’ensembles politiques distincts et souvent opposés. Le mouvement amorcé par dom Henrique fut poursuivi et amplifié par son fils Alphonse Henrique, fondateur du royaume de Portugal. Bien qu’occupé à assurer à son jeune État de solides frontières septentrionales, Alphonse Ier fut surtout un roi conquérant qui laissa à sa mort un royaume deux fois plus vaste que celui dont il avait hérité. Mettant à profit le déclin des Almoravides, il s’empara en 1147 de Santarém, la porte du Sud, et, la même année, après un siège de plusieurs mois, conquit Lisbonne avec l’aide d’une flotte de croisés. À sa mort en 1185, sa domination s’étendait jusqu’à Évora, Séville et Cáceres. Son fils Sancho Ier s’empara même en 1189 de diverses places d’Algarve. Mais l’émir almohade Almansour ayant reconquis en 1190 tout le sud du Portugal jusqu’au Tage, il fallut encore près de soixante ans pour que les « rois conquérants » fassent l’unité du Portugal. Néanmoins, au milieu du XIIIe siècle, étaient fixées les limites d’un État, qui fut le premier en Europe à délimiter son cadre territorial.

La Reconquête fut, au Portugal, dirigée par les souverains. Mais le clergé – ordres militaires des Templiers, des Hospitaliers, de Calatrava et de Santiago, ainsi que moines clunisiens et cisterciens – joua un rôle important. De même, les nobles virent leurs faits d’armes récompensés par des donations souvent considérables. Quant au tiers état, il eut un rôle capital, non seulement dans les combats, par ses milices, mais surtout dans la mise en valeur des terres abandonnées. La paysannerie reçut donc des libertés consignées dans les chartes des concelhos . L’autorité royale put cependant se maintenir forte. Il le fallait pour diriger la Reconquête, et la guerre renouvelait sans cesse le capital de terres qui assurait la fidélité des combattants.

Il n’y eut donc pas au Portugal de véritable régime féodal, où le suzerain délègue son autorité politique à des vassaux détenteurs de fiefs héréditaires, mais un système seigneurial, où la puissance est d’ordre économique et social. La noblesse portugaise devint d’ailleurs très vite une véritable aristocratie, fondée moins sur le mérite du chevalier que sur l’ancienneté du sang. À partir du milieu du XIIIe siècle cependant, les souverains portugais commencèrent à lutter contre les privilégiés. Si leur action pour restreindre les pouvoirs du clergé se solda par un échec malgré les nombreux édits limitant les biens de mainmorte, ils furent plus heureux en revanche dans leur lutte contre les grands, qu’ils obligèrent à rendre les terres usurpées.

Mais la véritable grandeur de ceux qu’on appelle les rois organisateurs réside dans les efforts de mise en valeur de leurs États. Alphonse III et, surtout, dom Dinis (1279-1325) développèrent l’agriculture et stimulèrent le commerce. Dom Dinis pratiqua aussi en 1290 une politique d’indépendance vis-à-vis de la Castille, créant à Lisbonne l’Estudo geral , embryon de la future université, et « nationalisant » les ordres de Calatrava (Avis) et de Santiago. Il profita même de la suppression des Templiers, en 1312, pour créer l’ordre du Christ en 1319.

Sous Alphonse IV (1325-1357) gouvernèrent les légistes, défenseurs de la raison d’État, au nom de laquelle fut exécutée la célèbre « Reine morte », Inés de Castro, accusée de favoriser les menées annexionnistes des Galiciens. Mais, surtout, ce roi créa l’organisation judiciaire et administrative du Portugal médiéval, qui se perpétua jusqu’aux XIXe siècle. Ses successeurs Pierre (1357-1367) et Fernand (1367-1383), aux prises avec de graves difficultés, participèrent à la guerre de Cent Ans. À la mort du dernier roi bourguignon, le Portugal connut une première crise grave et, deux siècles et demi après sa création, il dut résister aux ambitions du roi de Castille. La crise de 1383-1385 est dynastique – car Fernand ne laissait qu’une fille, mariée à Jean Ier de Castille qui revendiquait la couronne portugaise –, nationale – ce qui prouve la précocité de l’évolution politique du peuple portugais –, sociale enfin, car la noblesse foncière favorable au monarque castillan fut évincée par la grande et la petite bourgeoisie des villes. Pour récompenser ses partisans et assurer les bases politiques de sa dynastie, le maître d’Avis, élu roi sous le nom de Jean Ier, créa une nouvelle noblesse, moins liée à la terre, et qui assuma la vocation maritime et coloniale du Portugal.

La métropole d’un immense empire colonial

Sous la dynastie des Avis, le Portugal entre 1384 et 1580, atteignit son apogée. Jean Ier donna une nouvelle orientation politique à un pays né de le Reconquête en suscitant les découvertes maritimes et en favorisant la colonisation. Voyant en effet son expansion limitée par la Castille, le roi de Portugal décida d’occuper sa noblesse, alors que l’esprit de croisade avait fait place à l’intérêt national, dans une expédition qu’il organisa en 1415 contre les musulmans du Maroc, et qui s’acheva par la conquête de Ceuta.

Mais, derrière ces raisons médiévales et chevaleresques, apparaissent des mobiles économiques. La noblesse d’affaires venue au pouvoir en 1385 désirait pour ses navires la liberté et la sécurité des mers, qui passait par la maîtrise du détroit de Gibraltar. Quant au roi, il espérait tenir avec cette place marocaine le débouché des caravanes qui apportaient du Soudan vers les bords de la Méditerranée l’or dont la pénurie engendrait alors en Europe une grave crise monétaire.

La prise de Ceuta ne fut pas seulement une croisade continuant outre-mer la reconquête chrétienne. Ce fut aussi le début d’une vaste aventure, épopée moderne chantée dans les Lusíadas de Camões et qui s’acheva non loin de là, à Ksar el-Kébir. C’est à Ceuta, en effet, que l’infant Henri le Navigateur (mort en 1460), nommé peu après administrateur des immenses biens de l’ordre du Christ, dont il utilisa les richesses à la réalisation de ses projets, inaugura sa politique de découverte progressive et systématique des côtes de l’Afrique occidentale. Et, s’il ne put vivre assez pour atteindre les sources du courant dont, en longeant les côtes de Guiné , il remonta en quelque sorte le cours, la fondation, en 1471, par son neveu Alphonse V, de la factorerie de São Jorge de Mina vint couronner ses efforts. Et surtout, peut-être inconsciemment d’ailleurs, il participa à l’ouverture de la route maritime des Indes.

Sous son impulsion, les Portugais découvrirent et occupèrent Madère (1418-1419) et les Açores (1427-1450). Ils repoussèrent les limites du monde antique lorsqu’en 1434, après plusieurs tentatives infructueuses, Gil Eanes doubla le cap Bojador, faisant la preuve que l’on pouvait remonter les terribles courants et les vents qu’aucun peuple n’avait su vaincre jusqu’alors. L’invention de la caravelle en 1440 permit d’ailleurs de nouveaux progrès. Les navigateurs, les marins et les cartographes, réunis par Henri le Navigateur, découvrirent et cartographièrent, outre l’archipel du Cap-Vert (1457), les côtes du Rio de Oro, du Sénégal et de la Guinée. L’équateur fut franchi sous Alphonse V (1438-1481), et, dès 1487, Bartolomeu Dias doublait le cap des Tempêtes, que Jean II (1481-1495) rebaptisait « cap de Bonne-Espérance ». Tout en acceptant et même en poursuivant la politique de découvertes maritimes animée par son oncle et tuteur, Alphonse V l’Africain n’abandonna pas la politique d’expansion du Maroc inaugurée par la prise de Ceuta. Désireux de venger le désastre de Tanger de 1437, il réussit à s’emparer de cette ville en 1471. Par la suite, Manuel Ier occupa en 1513-1514, sur la côte occidentale du Maroc, des citadelles qui, telles Safi ou Mazagão, maintinrent jusqu’au XVIIIe siècle une présence symbolique du Portugal. La politique coloniale portugaise prit ainsi au XVe et au XVIe siècle deux aspects complémentaires, expression d’un esprit de croisade et d’expansion politique et économique, même s’il peut sembler que la politique « africaine » d’Alphonse V ait freiné quelque peu la progression sur la route du cap.

Vers la fin du XVe siècle cependant, Jean II et Manuel Ier orientèrent plus délibérément leurs efforts vers la découverte de la route maritime des Indes. Mais l’intention de poursuivre la lutte contre le Croissant est la même. En contournant l’Islam par le sud n’espéraient-ils pas ruiner économiquement les Turcs et les Arabes? L’expansion en Inde et en Extrême-Orient fut conduite par Alphonse de Albuquerque, maître d’Ormuz en 1506, puis en 1510 de Goa, qui devient la capitale de l’empire des Indes. Par la suite, occupant en 1511 Malacca, il ouvrit aux caravelles mobiles et puissantes la route des îles des épices et permit aux Portugais de s’installer en Chine (Macao en 1557) et au Japon (1542). Mais les découvertes portugaises s’orientèrent également vers l’ouest, non pas dans le vain objectif de gagner les Moluques par le ponant, mais parce que les vents et les courants utilisés par les navires portugais dans l’Atlantique sud longeaient le nouveau continent. En 1500 donc, au cours de son second voyage aux Indes, Pedro Álvares Cabral découvrit officiellement le Brésil (Vera Cruz), dont les côtes étaient situées dans l’hémisphère réservé au roi de Portugal par le traité de Tordesillas de 1494.

Pendant le premier tiers du XVIe siècle, les monarques portugais Manuel Ier (1495-1521) et Jean III (1521-1557) établirent le monopole de la couronne sur le commerce des épices et ruinèrent l’alliance économique de Venise et des Turcs. Pratiquant une politique de hauts prix de vente, ils réalisèrent d’énormes profits, moins en raison du moindre coût du transport maritime par rapport aux caravanes que par l’absence de nombreux intermédiaires entre les mains desquels passaient les épices empruntant le golfe Persique et la Méditerranée. Pourtant, vers 1530, la conjoncture changea. Les Vénitiens, qui avaient alors retrouvé le chemin de l’Orient, réussirent à concurrencer les Portugais, dont la suprématie dura une vingtaine d’années encore. Les profits réalisés directement par la couronne et par les capitalistes étrangers (italiens, comme les Affaiditi, ou allemands) qui affermaient auprès du roi le monopole du commerce de certains produits diminuèrent sensiblement. À la fin du XVIe siècle, surtout après la conquête du Portugal par l’Espagne de Philippe II, d’autres rivaux s’établirent sur les lieux mêmes de production. Peu à peu les Portugais durent abandonner aux Anglais et aux Hollandais le monopole de la vente des épices et surtout le profitable commerce d’Inde en Inde qui permettait de gagner sur place le métal précieux nécessaire à ce commerce coûteux.

Le Portugal, éliminé presque totalement de l’Inde, de l’Insulinde, bientôt de la Chine et du Japon, consacra alors tous ses efforts à la mise en valeur du Brésil, qui devint le plus grand producteur de sucre à partir de 1570. Nul État européen ne présentait des conditions plus favorables pour créer la première colonie de plantation des Temps modernes. En premier lieu, les Portugais avaient l’expérience d’une culture qu’ils avaient fait prospérer à Madère et à São Tomé, et qui seule permettait la mise en valeur des forêts tropicales brésiliennes. En outre, depuis l’occupation arabe, ils utilisaient dans l’agriculture des esclaves, et leurs factoreries de Guinée, d’Angola, de São Tomé et du Mozambique devinrent par la traite le complément naturel de leur nouvelle colonie. Enfin, les Portugais avaient une expérience du commerce des épices dont la distribution était faite par Anvers. Cependant, les succès de la colonisation portugaise du Brésil aiguisèrent les ambitions étrangères. Prenant prétexte du conflit qui les opposait à l’Espagne (devenue entre 1580 et 1640 maîtresse du Portugal), les Hollandais créèrent en 1621 une compagnie des Indes occidentales afin de s’implanter au Brésil, de même que leur compagnie des Indes orientales avait supplanté les Portugais en Orient. Ils purent donc s’établir au Pernambouc, où ils fondèrent Recife, et, sous l’impulsion de Jean Maurice de Nassau-Siegen, s’installèrent en Afrique même. Il fallut une forte réaction nationale de la part des Luso-Brésiliens, au lendemain de la restauration de 1640, pour les chasser tout d’abord de São Tomé et de Luanda (1648), et enfin de Recife (1654).

Enrichie dans le commerce des épices et du sucre, la monarchie portugaise put soutenir l’essor artistique et culturel d’une nation que les navigations avaient placée au contact des civilisations de l’Orient et des peuples du Nouveau Monde. Cette expérience toute neuve des tropiques eu dans le domaine artistique et culturel des conséquences considérables. En architecture, par exemple, le Portugal créa un style original, l’art manuélin, mêlant à une structure gothique une inspiration exotique presque baroque.

Les jésuites, qui jouèrent un rôle considérable dans l’évangélisation et la colonisation des possessions portugaises en Inde, en Extrême-Orient et au Brésil, devinrent aussi vers 1548 les maîtres de l’Université. Ce sont eux qui firent triompher sous Jean III la Renaissance classique. Leur arrivée coïncida avec l’échec de la Réforme. L’Église portugaise dut affronter un autre danger: le judaïsme qu’avaient introduit les juifs d’Espagne chassés en masse par les Rois Catholiques et qui avaient trouvé au Portugal un accueil favorable. Pressé par ses voisins, Manuel Ier décida à son tour l’expulsion des marranes (juifs simulant la conversion au christianisme), dont certains constituèrent aux Pays-Bas l’essentiel de la « nation » portugaise. Mais, pour garder dans ses États, où ils faisaient défaut, des artisans et des commerçants, Manuel jugea préférable de procéder à des baptêmes collectifs. Ces conversions imposées par la force ne supprimèrent pas les pratiques hébraïques qu’observèrent clandestinement de nombreux « nouveaux chrétiens ». Jean III créa donc, à partir de 1536, une Inquisition d’État chargée de poursuivre les hérétiques. En fait, il semble que l’action de cette redoutable institution fut autant, sinon plus, sociale que religieuse: sollicitant la délation, utilisant une procédure secrète et manifestant sa toute-puissance par de pompeux autodafés, l’Inquisition enferma dans un véritable ghetto juridique la bourgeoisie commerçante et artisanale portugaise, dont l’essor menaçait l’aristocratie terrienne.

De l’occupation espagnole à l’influence britannique

L’histoire du Portugal semble parfois se répéter. Ainsi, à près de deux siècles de distance, ce pays connut les mêmes difficultés. En 1383 avait eu lieu une grave crise dynastique, qui prit rapidement des aspects nationaux, économiques et sociaux. En 1578, la défaite et la disparition du roi dom Sebastião sur le champ de bataille d’Alcácer-Quebir (Ksar el-Kébir) ouvrirent une dangereuse crise de succession où cette fois le Portugal perdit son indépendance, car le rapport des forces était différent.

En 1383-1385, ayant achevé précocement sa reconquête, et sur le point de se lancer dans la grande entreprise des découvertes, le Portugal put résister à un voisin qui n’avait pas réalisé son unité. Mais en 1580, lorsque Philippe II d’Espagne fit valoir ses droits à la couronne portugaise, il possédait la meilleure armée du monde. Épuisé par plus d’un siècle de navigations périlleuses et par l’exode vers ses comptoirs d’Orient ou les riches terres du Brésil, le Portugal subit la domination étrangère. Il l’acceptait à la condition toutefois que soit respectée la séparation théorique des deux royaumes et de leurs empires coloniaux respectifs. En principe, l’union monarchique du Portugal et de l’Espagne ne devait rien changer à la langue, aux institutions, à l’autonomie locale, à la monnaie du royaume portugais, et, sous le règne du premier monarque espagnol, qui prit symboliquement le titre de Philippe Ier de Portugal, il en fut ainsi.

Progressivement, les rois et les ministres espagnols pratiquèrent au Portugal, comme en Galice et en Catalogne, une politique d’assimilation, et, bien que sous la dynastie espagnole les Portugais aient profité d’une certaine confusion administrative pour étendre considérablement leurs possessions au Brésil, la bourgeoisie portugaise se montra de plus en plus inquiète du déclin de la puissance maritime et coloniale lusitane. Elle rendit responsable le souverain espagnol des difficultés rencontrées en Orient, oubliant que le recul était déjà amorcé avant 1580.

De son côté, le peuple portugais commença à manifester ses sentiments patriotiques, faisant écho aux prophéties du savetier Bandarra, qui annonçaient le retour de dom Sebastião, l’Encoberto , le Desejado , redonnant au Portugal sa place à la tête des nations. Ce messianisme, qui eut des répercussions au Brésil, constitua dès lors un des traits fondamentaux de la mentalité portugaise, et à plusieurs reprises le mythe sébastianiste resurgit avec d’autant plus de force que la décadence semblait plus irrémédiable.

Profitant de la révolte de la Catalogne et soutenus par Richelieu, les Portugais se soulevèrent le 1er décembre 1640 contre Philippe IV d’Espagne, et le duc de Bragance fut acclamé roi. La Restauração allait coïncider avec le triomphe de la monarchie absolue au Portugal (1640-1807). Jean IV (1640-1656) eut une action capitale dans la réorganisation de son royaume. Esprit prudent et cultivé, il ressemblait un peu à son ancêtre Jean Ier. Il mit à profit le répit laissé par l’Espagne, aux prises avec la France, pour assurer la défense continentale et maritime de son royaume et se ménager des alliances étrangères. Quand, en 1659, les troupes espagnoles attaquèrent le Portugal et pénétrèrent en Alentejo, elles se heurtèrent à un réseau de forteresses et furent écrasés en 1665 près d’Estremoz. La Restauration fut cependant une période assez troublée. Sous Alphonse VI, un malade mental qui régna de 1662 à 1667, la cour portugaise fut en effet l’enjeu de diverses factions, que ne put éliminer le comte de Castelo Melhor, qui réussit en 1666 à obtenir pour son maître la main de Marie de Savoie. Mais la jeune reine le fit renvoyer en 1667, déposa peu après le roi, qui abdiqua, et épousa son beau-frère, Pierre. Ce dernier assura la régence jusqu’en 1683. Pierre II (1667-1706) renforça l’autorité monarchique, et les Cortes (états généraux) ne furent plus consultées.

Sous le règne de Pierre II les problèmes économiques prirent une importance nouvelle. Du XVe au XVIIIe siècle, le Portugal, malgré la révolution du maïs qui avait transformé le Minho, s’était montré incapable de produire les céréales nécessaires à sa nombreuse population, et avait dû trouver d’autres ressources dans le commerce des épices au XVIe siècle et celui du sucre brésilien au XVIIe. Mais, à la fin du XVIIe siècle, la production sucrière déclina fortement. Ne pouvant plus se procurer de numéraire par la vente des produits de ses colonies, le Portugal dut réduire ses achats. Le roi promulgua, souvent en vain, de nombreuses pragmatiques pour interdire l’introduction des soieries françaises et des rubans mis à la mode par Versailles. Et surtout la couronne tenta de stimuler l’industrie en créant de nombreuses manufactures de drap à Covilhã, à Fundão et à Portalegre. Malgré son caractère protectionniste, le mercantilisme du surintendant des finances, le comte d’Ericeira, exposé dans le Regimento de 1690, fut moins dirigiste que celui de Colbert. Cette politique économique ne survécut cependant guère à son auteur. Pendant la guerre de Succession d’Espagne, Pierre II dut raffermir son alliance avec Londres. En 1703 fut donc signé le traité de Méthuen, qu’on a rendu responsable de la décadence du pays et de son sous-développement industriel. Mais ce traité était en réalité la conséquence, beaucoup plus qu’il n’en fut la cause, de la faiblesse de l’équipement manufacturier du Portugal. Il accentua cependant la vocation agricole du pays et favorisa la production du vin, seul produit d’échange. Au début du XVIIIe siècle, le Portugal, loin de voir son artisanat, que protégeait la médiocrité des voies de communication, ruiné par l’Angleterre, gagna sur les deux tableaux. Par contre, lorsque les progrès techniques permirent à l’industrie anglaise d’abaisser considérablement ses prix de revient, les effets du traité de 1703 se révélèrent catastrophiques. En fait, le véritable responsable de la ruine de l’artisanat portugais a été l’or du Brésil, car c’est lui qui stimula l’entrée des produits anglais; aucun traité n’aurait pu empêcher cette évolution.

Le règne de Jean V (1707-1750), un des plus longs de l’histoire portugaise, dut son éclat à l’or du Brésil, dont la production sans cesse croissante stimula artificiellement l’économie, et alimenta le trésor royal par une taxe, le quinto . La cour mena une politique de faste et de prestige. Le roi embellit la capitale et ses environs par des monuments célèbres, dont certains résistèrent au tremblement de terre de 1755 (Mafra, aqueduc des Águas Livres). Préservant sa neutralité à l’extérieur, Jean V, qui s’était entouré d’hommes d’État habiles et dévoués comme le cardinal de Mota et dom Luís da Cunha, renforça l’autorité monarchique, malgré la révolte des nobles (1728) et de graves difficultés sociales ou religieuses; mais il ne put imposer des réformes dont l’urgence était cependant évidente.

Le règne de Joseph Ier (1750-1777) fut davantage encore celui d’un des plus grands hommes d’État de son temps, le marquis de Pombal, qui, en vingt-sept ans de gouvernement brutal, modernisa le pays et retarda de plus d’un demi-siècle sa décadence. L’action de Pombal fut déterminante dans tous les domaines. Sur le plan juridique, il limita les privilèges des nobles et du clergé (1751-1753), uniformisa le statut personnel des sujets portugais, abolit l’esclavage en métropole et surtout supprima toute distinction entre « vieux » et « nouveaux chrétiens » (1773). Au point de vue fiscal, il réprima la contrebande, créa un corps de percepteurs fonctionnaires (1752) et centralisa recettes et dépenses de l’État (1761). Dans le domaine militaire, il confia au comte de Lippe la réorganisation de l’armée (1762-1764). Enfin, sa politique scolaire et universitaire fut ambitieuse: il créa des écoles royales (1759), le Collège des nobles (1761), une école de commerce (1759) et, surtout, réforma l’université de Coimbra (1772). Trois aspects de son œuvre sont essentiels. C’est à lui que l’on doit la reconstruction de Lisbonne selon un plan moderne. Puis, impliquant en 1759 les jésuites dans le complot fomenté par les Távoras contre le roi, il décréta l’expulsion des pères et la confiscation de leurs biens et réussit, grâce à son acharnement, à obtenir du Saint-Siège, en 1773, la suppression de la Société de Jésus.

Enfin, son action fut particulièrement importante dans le domaine économique, car il pratiqua en fonction de la conjoncture deux politiques très différentes. En 1750 commençait une récession des productions brésiliennes (or, sucre, tabac, cuir, indigo, coton), qu’on croyait passagère. Les premières mesures visèrent donc à lutter contre la contrebande, rendue responsable du déclin des ressources du Trésor. Pombal institua au profit des armateurs le monopole du commerce avec le Brésil et créa, de 1753 à 1759, des compagnies à monopole dont les plus connues sont la Companhia da Ásia, la Companhia do Grão-Pará et Maranhão, la Companhia de Pernambuco e Paraíba, la Companhia geral da agriculturas das vinhas do Alto Douro. Il organisa aussi en 1756 la Junta real do comércio, destinée à lutter contre la contrebande et à former des flottes annuelles entre le Portugal et le Brésil.

Accélérée par le tremblement de terre (1755), la crise commença à faire sentir ses effets entre 1759 et 1765. Le marquis de Pombal, abandonnant alors une politique trop favorable au grand commerce, entreprit de remettre en honneur les principes chers au comte d’Ericeira. La Junta do comércio fut désormais chargée de favoriser l’implantation et l’essor de manufactures créées avec l’aide du trésor royal. Marie Ire (1777-1816), tout en prenant le contrepied de la politique du ministre abhorré de son père, continua son œuvre économique et favorisa l’industrie. C’est ainsi qu’elle supprima ou limita les privilèges des compagnies pombalines et suscita un mouvement scientifique et technique qui fut stimulé par l’Académie des sciences (1779).

Libéré quelque peu de la censure, le Portugal participa même au mouvement philosophique, mais après 1789 la lutte contre les afrancesados et les francs-maçons fut menée avec vigueur par l’intendant général de police Pina Manique.

Décadence et « regeneração »

Le Portugal resta à peu près totalement à l’écart des guerres révolutionnaires et impériales. Mais, en 1807, Napoléon Ier décida d’imposer au régent dom João, le futur Jean VI, le respect du Blocus continental. Le Portugal connut trois invasions, et l’arrivée du général Junot, en novembre 1807, obligea la cour à se réfugier à Rio de Janeiro, décision qui accéléra le processus d’émancipation du peuple brésilien. Junot s’étant retiré en août 1808 devant Wellesley, le Portugal fut pendant douze ans, sous l’autorité du vicomte Beresford, une véritable colonie anglaise. Soult, en 1809, puis Masséna, en 1810-1811, échouèrent dans leurs tentatives d’occuper Porto et Lisbonne.

Après le traité de Vienne, les libéraux, dont certains comme Gomes Freire de Andrade avaient combattu dans la Grande Armée, revinrent au Portugal. Une conspiration, soutenue par la charbonnerie et la franc-maçonnerie, échoua en 1817. La révolution de Porto de 1820 ouvrait cependant une période de trente ans de luttes civiles. Jean VI revint en 1821 à Lisbonne, accepta par serment la Constitution de 1822, que suspendait l’année suivante son fils cadet dom Miguel. En 1826, Pierre IV, déjà empereur du Brésil, ayant été désigné comme roi, octroya une charte et abdiqua en faveur de sa fille Marie; mais en 1828 le régent dom Miguel « usurpa » la couronne et abolit la Charte. Pierre IV, ayant abdiqué au Brésil, prit la tête des libéraux, reconquit le Portugal, restaura la charte de 1826 et mourut, en 1834, après avoir promulgué les réformes législatives, judiciaires et administratives de Mousinho da Silveira. Une de ses décisions les plus importantes fut la suppression de tous les ordres religieux et la sécularisation de leurs biens, dont la vente aux enchères devait permettre de renflouer le Trésor. Le règne de Marie II (1834-1853) fut un des plus troublés de toute l’histoire du Portugal. Après leur succès sur les miguélistes, dont l’influence resta grande dans le clergé, la noblesse et la paysannerie, particulièrement dans les provinces septentrionales, les libéraux se divisèrent en deux tendances: les chartistes, favorables à une forte autorité royale, représentaient la classe des grands commerçants et des propriétaires fonciers enrichis par la vente des biens nationaux, et les septembristes, nés de la révolution de septembre 1836, plus proches des industriels, des artisans et des petits commerçants, nombreux à Porto, réclamaient un tarif douanier protectionniste pour défendre l’industrie nationale. Passos Manuel et Sá da Bandeira firent quelques réformes (tarif des douanes de 1837, réforme scolaire, abolition de la traite des esclaves, Constitution de 1838). Cependant, les chartistes, dirigés par Costa Cabral, reprirent le pouvoir, restaurèrent la Charte de 1826 et signèrent le renouvellement du traité de commerce luso-anglais qui abolissait la pauta de 1837. Entre 1842 et 1846, le Portugal fut soumis à la dictature des frères Cabral, soutenus par la reine et les barons du commerce et de la finance.

Cependant, le mécontentement populaire, avivé par une crise de subsistances, causa dans le Minho et le Trás-os-Montes les révoltes populaires de Maria da Fonte (1846) et de la Patuleia (1847) auxquelles participèrent des septembristes et des miguélistes. Cette crise fut sans doute une des plus graves de l’histoire portugaise et une des plus difficiles à comprendre, car, à côté des causes économiques dont l’importance est indéniable, il faut placer la réaction instinctive d’une paysannerie, abandonnée à elle-même, hostile à des réformes dont elle ignorait le sens et qui bousculaient ses traditions. Il faut faire aussi la part des rancunes personnelles contre les frères Cabral, de la maladresse d’une reine mal conseillée et des réactions nationales à l’intervention des puissances étrangères « libérales » qui imposèrent en 1847 le retour au statu quo.

En 1851, une dernière révolte militaire contre Costa Cabral, comte de Tomar, qui était revenu au gouvernement, portait au pouvoir son rival, le maréchal-duc de Saldanha, qui réussit à réconcilier durablement chartistes et septembristes. La Regeneração donna au Portugal plus de quarante ans de paix intérieure. Malgré la fraude électorale, le caciquisme et l’absence de suffrage universel, les institutions furent acceptées par tous, et deux partis se disputèrent alternativement le pouvoir: les regeneradores , héritiers du conservatisme chartiste qui, avec Fontes Pereira de Mélo, se consacrèrent avant tout à la mise en valeur matérielle du pays, et les históricos ou reformistas , devenus en 1876 progressistas , plus proches du septembrisme, qui, tout en poursuivant la politique « matérialiste » de leurs rivaux, tentèrent de réformer les institutions dans un sens plus démocratique. Le Portugal s’équipa donc en voies ferrées (3 000 km entre 1856 et 1912), en routes (3 000 km entre 1859 et 1875), en ponts (pont Eiffel à Porto) et en lignes télégraphiques. Il organisa des expositions destinées à témoigner de son industrialisation et de sa prospérité agricole. Il connut surtout un vaste essor démographique qui s’accompagna d’un important développement urbain. De 1,5 million d’habitants en 1800 la population portugaise passe à 3,8 millions en 1864 et à 4,6 millions en 1890 pour atteindre, malgré une abondante émigration qui touchait vers la fin du siècle plus de 35 000 personnes par an, le chiffre de 7 millions vers 1930.

Après 1871, le Portugal vit se développer un courant socialiste et républicain d’influence proudhonienne, auquel adhérèrent de nombreux écrivains ou poètes de renom. La société portugaise se transforma alors assez rapidement, tentant de rattraper son retard sur les autres pays; elle restait cependant encore très rurale, et la paysannerie (80 p. 100 de la population en 1890), dominée par des propriétaires fonciers aux pouvoirs quasi seigneuriaux, était laissée à l’écart de la vie politique et dut l’amélioration relative de ses conditions de vie beaucoup plus à un accroissement des terres cultivées gagnées sur les friches qu’à une élévation des rendements. Quant au peuple des villes, il commençait à jouer un rôle croissant, paralysant la vie industrielle et les transports par des grèves illégales devant lesquelles les gouvernements et le patronat se montrèrent impuissants. La classe ouvrière s’organisa, des syndicats aux tendances anarchisantes se constituèrent, tandis que le Parti socialiste portugais, créé en 1875, restait divisé par des querelles idéologiques. Regroupant de plus en plus les diplômés universitaires appartenant à la bourgeoisie moyenne et appuyé par une puissante franc-maçonnerie farouchement anticléricale, le Parti républicain, créé en 1876, tira profit, à partir de 1890, des insuccès de la politique coloniale monarchiste (ultimatum britannique de janvier 1890). Le changement de régime politique apparaissait donc à la fin du XIXe siècle comme l’ultime recours d’un peuple inquiet de sa propre décadence. Le gouvernement dictatorial de João Franco tenta en vain, en 1907, de freiner le déclin du régime, mais un attentat mit fin, le 1er février 1908, aux jours du roi Charles Ier et du prince héritier. L’avènement de Manuel II, âgé de seize ans, ne fit que retarder l’échéance.

Le 5 octobre 1910, la république triomphait, sans difficulté et sans gloire, d’un régime exténué et abandonné de tous. La République portugaise se trouva rapidement aux prises avec de graves problèmes. Le gouvernement provisoire réalisa certes de nombreuses réformes, mais l’œuvre d’Afonso Costa apparaît plus comme la conclusion de l’évolution du XIXe siècle que comme la mise en place d’une nouvelle société. Au nom des principes de 1789 et des droits de l’individu, on institua une large décentralisation administrative et un système fiscal plus démocratique, on élabora une réforme de l’Université, et le droit de grève fut octroyé. L’institution du divorce et la séparation de l’Église et de l’État complétaient ce radicalisme. En outre, rien ne fut fait dans le domaine social, et le nouveau régime dut affronter de graves difficultés économiques et financières. L’adhésion de la bourgeoisie aisée lui fit rapidement défaut, car, troublée par les excès anticléricaux de certains républicains, elle avait voulu limiter la révolution à un simple changement de la personne du chef de l’État. Quant à la paysannerie, fidèle dans sa majorité à l’idée monarchique, elle resta totalement passive lors des deux incursions royalistes de Paiva Couceiro (1911 et 1912). La vie politique fut donc dominée par les classes moyennes et le peuple des villes. Dans une agitation fébrile, qui trahit sa crédulité, passant de la plus grande apathie à des actes d’une extrême violence, vivant dans une atmosphère oppressante ponctuée par des attentats, des explosions, des émeutes et des grèves sanglantes, la foule abandonna progressivement le pouvoir de la rue à des organisations armées.

La division du Parti républicain et la lutte au Parlement, dans la presse et souvent dans la rue, opposant les républicains démocratiques d’Afonso Costa, détenteurs de la majorité, et les évolutionnistes d’António José de Almeida, ainsi que les unionistes de Brito Camacho, favorisèrent la tentative dictatoriale du général Pimenta de Castro en 1915. Puis, après l’entrée en guerre du Portugal aux côtés des Alliés en 1916, les difficultés économiques et financières qui résultèrent de cet effort démesuré assurèrent le triomphe de Sidónio Pais (5 déc. 1917), lequel échoua néanmoins dans sa volonté de restaurer un État fort, ciment de l’unité nationale. Ses réformes, bien qu’assez timides et au demeurant inefficaces, déchaînèrent l’opposition des partis, puis des syndicats, et les violences policières étaient devenues fréquentes, quand Sidónio Pais fut assassiné le 14 décembre 1918.

Le retour au parlementarisme, après les soulèvements fomentés en janvier 1919 à Santarém par les républicains et à Porto par les royalistes, ne bénéficia guère des nouvelles conditions politiques, et le régime se montra tout aussi incapable de résoudre les problèmes du déficit de la production céréalière, du chômage, de l’émigration, de l’inflation galopante, de la fuite des capitaux, d’une trésorerie au bord de la faillite. Les masses populaires, de plus en plus désabusées par l’incapacité des hommes politiques à résoudre ces problèmes essentiels, étaient fatiguées des violences et de l’usage immodéré des grèves. De 1922 à 1926, on assista donc à diverses tentatives de coup d’État. L’opinion générale était que seul un pouvoir fort appuyé sur l’armée pouvait « sauver » le Portugal. Le 26 mai 1926, le général républicain Gomes da Costa dirigea l’insurrection militaire de Braga, et désormais la vie politique du Portugal fut dominée par la personnalité de Salazar qui imposa pendant quarante ans sa volonté au pays.

Salazar

Établissement de la dictature

S’appuyant sur les classes moyennes qui lui savaient gré d’avoir rétabli l’ordre dans les finances et le calme dans la rue, Salazar maintint un pouvoir dictatorial sous les apparences d’un régime républicain qui, jusqu’en 1945, ne s’embarrassa guère d’une façade démocratique ou parlementaire. S’assurant le dévouement de la marine et de l’armée, organisant la milice des chemises vertes, renforçant les pouvoirs de la police secrète (P.I.D.E., Police internationale de défense de l’État), le maître de l’Estado novo n’eut pas grand peine à écarter ses ennemis et à faire du Portugal un pays sans histoire.

Les incidents ne manquèrent cependant pas. De 1926 à 1933, le Portugal connut une dictature militaire. La désunion des conjurés aboutit à l’éviction des généraux démocrates et au triomphe du général, bientôt maréchal, Oscar Carmona. Celui-ci fit appel une première fois en 1926 au professeur d’économie politique de l’université de Coimbra, António de Oliveira Salazar, qui, se voyant refuser des pouvoirs réels, rendit son portefeuille. Deux ans plus tard cependant, alors que la situation financière du pays, aggravée par l’insouciante gestion des militaires, était devenue dramatique. Carmona nomma Salazar (27 avr. 1928) ministre des Finances, et lui donna un droit de veto sur les dépenses des autres départements ministériels. Salazar put ainsi restaurer les finances et la monnaie. La circulation fiduciaire s’élevait, en 1928, à 1 990 000 contos (1 conto = 1 000 escudos) contre 78 000 en 1910. Les prix avaient été multipliés par vingt-cinq depuis 1914. La dette publique atteignait le chiffre fantastique de 1 875 000 contos. Le crédit de l’État était nul, à l’intérieur comme à l’étranger, puisque les gouvernements républicains n’avaient pu, sauf en 1913-1914, à l’instar des ministères de la monarchie, équilibrer le budget. En dix-huit ans de régime républicain, le cumul des déficits budgétaires donnait 2 600 000 contos (78,9 millions de livres), et la gestion des dictateurs militaires en 1926-1927 s’était soldée à elle seule par une impasse de 642 000 contos. Le 14 mai 1928, Salazar réformait la comptabilité publique et présenta pour 1928-1929 un projet de budget avec un solde positif de 1 576 contos (qui fut en réalité de 275 000 contos). Par quel miracle? Celui du bon sens et du courage politique. Le pays acculé au précipice ne pouvait reculer davantage. Salazar fit donc appel au sacrifice des classes moyennes qui l’appuyaient, freinant les dépenses malgré l’inflation, et faisant rendre à l’impôt 25 p. 100 de plus. Cette politique austère et déflationniste redressa la monnaie devenue convertible en 1931. Salazar put accumuler les soldes positifs afin de rembourser la dette publique (soit 20 millions de livres entre 1930 et 1940 au rythme de 40 000 à 31 700 contos par an).

Dès son arrivée au pouvoir, Salazar estima que seule une constitution pouvait assurer la pérennité du nouveau régime. Mais dans son esprit les nouvelles institutions n’étaient qu’une façade destinée à masquer la réalité d’un pouvoir de plus en plus personnel et de moins en moins libéral. Le 19 mars 1933 était créé l’Estado novo par un plébiscite, boudé par une large fraction d’un corps électoral qui ne représentait alors que 10 p. 100 des adultes et excluait pauvres et analphabètes. Salazar occupait déjà depuis le 5 juillet 1932 les fonctions de président du Conseil. Il restera en fait le véritable maître du pouvoir jusqu’en 1968. Le 23 septembre 1933, le Statut national du travail dotait le pays d’une structure corporatiste, associant en théorie les sindicatos ouvriers et les grémios ou bourses patronales. Ce système, malgré une organisation hiérarchisée dominée par la Câmara corporativa , excluait en fait tout le secteur rural.

L’opposition au nouveau régime désarma d’autant moins que la prise du pouvoir fut lente et progressive. Habitués à conspirer, les républicains (et les monarchistes) entretinrent longtemps l’espoir de renverser un régime né d’un coup de force. En 1927, une révolte des libéraux faillit l’emporter. Cet échec de l’opposition marqua en fait le début de toute une série de tentatives avortées, de longs emprisonnements et d’exils. Une surveillance tatillonne, une censure étroite de la presse, l’interdiction de toute réunion à caractère confessionnel ou politique empêchèrent les oppositions divisées de combattre le régime. L’espoir mis dans l’avènement de la République espagnole en 1931 fut de courte durée.

Politique intérieure et isolationnisme

De 1933 à 1953, grâce à des finances restaurées et à un pouvoir stable et indiscuté, Salazar put inaugurer une politique de progrès matériel fondée sur la construction de routes, de ponts, de voies ferrées, de digues et de ports, de barrages hydro-électriques et d’ouvrages hydrauliques plus modestes destinés à l’irrigation. De 1928 à 1953, 13 400 000 contos furent investis dans les travaux publics et la construction de casernes, d’écoles primaires et de bâtiments administratifs. Ajoutant à la présidence du Conseil et au portefeuille des Finances celui de la Défense nationale (11 mai 1936), Salazar réorganisa l’armée et la marine, qui reçurent une part importante des crédits. Sa politique scolaire se doubla d’une politique de la jeunesse portugaise, enrégimentée à la façon des balillas . En 1936, Marcello Caetano, théoricien de l’État corporatiste, créa le Mocidade portuguesa . Sur le plan scolaire, cependant, malgré un effort considérable pour développer l’enseignement primaire négligé par tous les régimes jusqu’alors, les résultats furent moins spectaculaires. En 1920-1930, on recensait plus de 73 p. 100 d’analphabètes parmi les individus âgés de plus de sept ans. Ce chiffre tomba à 40 p. 100 alors qu’il y avait encore 20 p. 100 d’enfants non scolarisés. Ce n’est qu’après 1956 que, selon les recensements officiels, le Portugal connut une scolarisation presque totale des enfants de sept à treize ans, mais le niveau des études était encore faible. Sur le plan de la politique étrangère enfin, Salazar affirma dès 1935 que la nation portugaise entendait agir en toute indépendance dans les affaires internationales et péninsulaires. Rompant en octobre 1936 avec les républicains espagnols, Salazar soutint le général Franco. En retour, la signature du Pacto ibérico (18 mars 1939) renforçait son emprise sur un pays isolé des autres nations démocratiques. Les tentatives de résistance au régime se firent rares (mutinerie des navires de guerre Afonso de Albuquerque , Dão et Bartolomeu Dias , qui ne purent rejoindre la flotte républicaine espagnole). Sur le plan religieux, Salazar signa, le 7 mai 1940, un concordat avec le Saint-Siège qui rétablissait la paix religieuse et renouvelait le patronage portugais sur les missions d’Extrême-Orient. La Seconde Guerre mondiale renforça encore l’isolement du Portugal dont, prudemment, son chef préserva la neutralité. Mais les premières défaites des nazis, l’entrée en guerre des États-Unis et la promesse des Anglais de préserver l’empire colonial portugais firent évoluer la politique étrangère d’un pays qui donnait refuge aux israélites fuyant les camps de concentration.

Le retour à la paix, l’écrasement des régimes fascistes de l’Axe et le triomphe des démocraties pouvaient avoir, comme au Brésil pour Getúlio Vargas, des conséquences politiques intérieures. Salazar dut donner des gages de libéralisme. En octobre 1945, la censure fut supprimée pendant quarante-huit heures, puis définitivement rétablie. Les élections à l’Assemblée nationale virent le triomphe de l’União nacional, parti officiel, tandis que le M.U.D. (Movimento de unidade démocrática) dut se contenter de boycotter la consultation. Les tentatives de révolte avortèrent: revolução de Mealhada (10 oct. 1946), tentative de coup d’État de quelques officiers (avr. 1947). La réélection du maréchal Carmona le 13 février 1949, devant lequel le vieux républicain Norton de Matos dut se retirer, puis un nouveau succès aux élections législatives (13 nov. 1949) assurèrent dix ans de calme au régime. Le 4 avril 1949, pendant la guerre froide, le Portugal entra à l’O.T.A.N., mais ce n’est qu’en décembre 1955 qu’il fut admis à l’O.N.U. Le régime était donc solide lorsque le maréchal Carmona mourut en avril 1951. L’élection du général Craveiro Lopes vit se répéter le scénario de février 1949: les opposants furent disqualifiés ou se retirèrent. De même, les élections législatives de novembre 1953 ne laissèrent à l’opposition aucun moyen de s’exprimer.

Un régime en crise

De 1953 à 1968, on assiste tour à tour à la montée de la crise, à des rebondissements politiques qui menacent le régime, et à un rétablissement spectaculaire, que poursuit le successeur de Salazar. En 1953, l’Europe avait pansé ses plaies, et la relative prospérité du pays, qui bénéficia de sa situation de neutralité pendant la guerre, cessa brutalement. L’émigration vers l’Amérique, signe de chômage et de misère intérieure, reprit vivement. Il fallut accélérer le développement économique du pays. Le 27 décembre 1952 fut donc signé le décret d’organisation du premier plano de fomento , plan quinquennal (1953-1958) destiné à développer l’économie d’un pays encore très rural et sous-équipé. De caractère indicatif plus qu’impératif, le Ier Plan stimulait encore fortement les investissements de l’agriculture (travaux hydrauliques, reforestation, colonisation intérieure) par rapport à ceux de l’industrie et des transports. On lança néanmoins la construction de barrages sur le Zézere, le Cávado et le Douro, et on édifia la cimenterie d’Alverca, l’usine de cellulose de Cacia, la raffinerie de la S.A.C.O.R. à Cabo Ruivo et la Siderurgia nacional de Seixal. Le IIe Plan (1959-1964) eut un caractère incitatif plus net, stimulant les investissements métropolitains et industriels. Sa réalisation eut lieu pendant l’époque la plus troublée de l’histoire récente du Portugal, et rapidement les objectifs fixés s’avérèrent dépassés. En 1962, on décida donc de modifier considérablement l’esprit et la finalité du plan. Un plano intercalar (1965-1967) de trois ans permit d’opérer les réajustements nécessaires, qui ont pris tout leur sens dans le troisième plano de fomento (1968-1973) qui mettait définitivement l’accent principal sur les investissements industriels et faisait largement appel aux capitaux étrangers. Une telle politique, moins étroitement nationaliste et plus ouverte au progrès matériel, avait été acceptée sous la pression des nécessités par Salazar à la veille de l’accident cérébral qui devait entraîner sa mort politique.

Entre 1953 et 1968, Salazar dut faire face à une situation intérieure très instable. À partir de l’été de 1957, l’opposition se manifesta plus nettement, le pouvoir prononça de nombreuses condamnations. À l’élection présidentielle du 8 juin 1958, l’amiral Américo Tomas eut pour rival le général en exercice Humberto Delgado (il devait être assassiné en Espagne en 1966) qui remportait 22 p. 100 des suffrages et obligea Salazar à modifier en mars 1961 le mode de désignation du président de la République. Les années 1961-1962 furent particulièrement difficiles. Le 22 janvier 1961, le navire Santa Maria était capturé par le capitaine Galvão qui, désireux d’attirer l’attention mondiale sur la situation au Portugal, répandit des tracts électoraux dans Lisbonne le 10 novembre. Le 4 février de la même année, la révolte du M.P.L.A. (Mouvement populaire de libération de l’Angola) éclata à Luanda, et la guérilla s’étendit dans le nord de l’Angola. Le 19 décembre, l’O.N.U. condamna la politique coloniale du Portugal. Et, le même jour, l’Union indienne, avec laquelle le Portugal avait rompu en 1955, s’empara par la force de Goa, de Damão et de Diu. Dans la nuit du 1er janvier 1962, une tentative de soulèvement militaire échoua de justesse à Beja. Enfin, les étudiants se mirent en grève à Lisbonne, à Coimbra et à Porto (mars-avril 1962). La répression de la police fut si dure que Caetano, considéré comme le dauphin du régime, démissionna. Salazar réagit, car il est accusé, tant par les nationalistes que par les libéraux, d’être responsable (en tant que ministre de la Défense depuis le 13 avril 1961) de la perte de l’État portugais de Goa. Il envoie en Afrique un corps expéditionnaire de plus de 50 000 hommes, d’abord en Angola, mais aussi en Guinée-Bissau, qu’entraîne dans la lutte ouverte le P.A.I.G.C. (Parti africain de l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert) d’Amilcar Cabral, et au Mozambique, où se révolte le Frelimo (Front de libération du Mozambique). Salazar réussit cependant à obtenir des puissances inquiètes pour leurs intérêts en Afrique les moyens de rétablir la situation. Malgré un effort financier considérable (40 p. 100 du budget sont consacrés à la « pacification »), les investissements se poursuivent, grâce à l’entrée massive de capitaux étrangers dans les provinces d’outre-mer et dans la métropole. En 1967 est inauguré à Lisbonne le pont suspendu le plus long d’Europe. La capitale et sa région s’industrialisent. Les usines de montage d’automobiles se concentrent autour de Lisbonne, de Setúbal, de Coimbra et de Porto. La Lisnave installe à Cacilhas des docks flottants qui donnent à la rade de Lisbonne une place de premier plan pour l’entretien des supertankers. Une raffinerie de pétrole est construite à Leixões (Porto). Cet effort d’industrialisation n’est cependant pas suffisant pour retenir une population qui émigre d’autant plus qu’un service militaire de quatre ans, essentiellement en Afrique, fait fuir de nombreux jeunes gens. À partir de 1970, l’excédent naturel de population (le plus fort d’Europe avec 1,3 p. 100) est totalement absorbé par l’émigration. La population stagne et les campagnes se vident de leurs hommes. La vie renchérit. Les mauvaises récoltes de 1965-1966 conjuguent leurs effets inflationnistes avec l’entrée de devises étrangères apportées par les touristes (il en vint un million en 1966) et surtout les remises des émigrants, cause essentielle de l’équilibre de la balance des paiements (avec l’excédent de la balance commerciale de l’Angola et du Mozambique). C’est donc un pays en mutation accélérée, après quarante ans de stabilité et de stagnation, que laissait Salazar en septembre 1968. Le problème de sa succession n’avait pas été réglé. Écartant les nationalistes de l’extrême-droite comme les jeunes technocrates corporatistes, Américo Tomas fit appel à Marcello Caetano, homme du « changement dans la continuité », seul capable à son sens de rallier l’armée hostile à un changement de politique en Afrique et les libéraux désireux de renforcer les liens de leur pays avec l’Europe.

3. Le Portugal contemporain

Un système bloqué (1968-1974)

Contradictions et impasses

Après quarante ans d’un pouvoir absolu exercé d’une main de fer, la maladie contraint brusquement Salazar à abandonner les rênes d’un pays dont la stabilité semble confiner à la paralysie et qui paraît avoir atteint une situation d’impasse totale.

Il n’y a plus de contestation politique ouverte, depuis l’échec en 1958 de la candidature libérale de Humberto Delgado à la présidence de la République. De même, après le soulèvement manqué de Beja en 1962, l’armée a abandonné toute velléité d’intervention autonome; d’ailleurs son engagement massif dans la défense de l’empire lui confère un rôle grandissant dans la conduite des affaires. L’appel à la démocratie de l’évêque de Porto D. António Ferreira Gomes en 1958, le détournement du Santa Maria en 1961, les grèves étudiantes de 1962 sont présentés comme autant de manifestations sporadiques d’individus immatures en quête de publicité personnelle. L’assassinat de Delgado en 1966, les déboires de l’avocat de sa famille, Me Mário Soares, déporté à São Tomé en 1967 puis exilé en 1968, ou encore l’éclat public du chorégraphe Maurice Béjart en 1968, demandant à Lisbonne une minute de silence pour les victimes du fascisme et aussitôt expulsé, provoquent aussi peu d’émoi. À une censure interne extrêmement efficace s’ajoute l’indifférence de l’étranger, bien mal informé et fort peu soucieux de l’être.

L’Union nationale, parti unique, est la voie obligée de la participation au pouvoir à tous les niveaux; elle est monopolisée de longue date par l’oligarchie terrienne et par la fraction la plus conservatrice de la bourgeoisie urbaine. Même ainsi, ce n’est qu’un vivier dans lequel le dictateur choisit et replonge de façon discrétionnaire les exécutants dont il a besoin. L’organisation strictement contrôlée de la vie sociale exclut toute forme de contestation organisée, même de la part des dirigeants économiques. L’efficacité reconnue de la toute-puissante police politique, la P.I.D.E., achève de verrouiller le système.

Le pays n’a jamais été aussi isolé. L’anticommunisme viscéral de son vieux dirigeant, son conservatisme foncier, la rudesse de sa façon de gouverner et son obstination aveugle à maintenir contre vents et marées le dernier empire colonial européen ont peu à peu conduit le Portugal à être mis au ban des nations, y compris, de façon de plus en plus nette au cours des années 1960, par les démocraties occidentales; les relations sont même souvent fraîches avec l’Espagne franquiste voisine.

Salazar en est arrivé à faire de cette « différence » une véritable doctrine de gouvernement, assise sur un nationalisme ombrageux et de plus en plus isolationniste, sur les vertus morales et sociales du conservatisme rural, et sur le maintien coûte que coûte des valeurs les plus traditionnelles du catholicisme. La cohérence de l’ensemble n’aurait pu être que menacée par la moindre concession au modernisme décadent qui guette le monde civilisé, dont le Portugal se devait d’être le dernier rempart.

De plus en plus souvent mis en accusation dans les instances internationales pour sa politique coloniale et son mépris des droits de l’homme, le Portugal de Salazar se drape donc dans une dignité outragée, convaincu d’être seul à avoir raison.

Ce système apparemment si solide s’effondre pourtant de l’intérieur. Matériellement, le pays est d’autant moins en mesure de faire face à ses propres besoins que l’économie des colonies africaines, essentielles à son approvisionnement en énergie et en matières premières, est durablement déréglée par les guerres interminables qui absorbent année après année la moitié du budget de l’État. Le monétarisme érigé en dogme par Salazar se conjugue d’ailleurs avec l’hostilité ambiante pour lui interdire tout recours à l’emprunt. La quasi-totalité des indicateurs socio-économiques place le pays en queue du peloton européen et aux lisières du sous-développement. Le timide décollage industriel des années 1960, dû à l’introduction de capitaux étrangers attirés par une main-d’œuvre docile et bon marché, et fondé sur de rares groupes privés solidement protégés par un protectionnisme renforcé, ne suffit pas à répondre à la demande d’emplois non agricoles stimulée par un fort accroissement naturel. Mais il déséquilibre déjà les fondements de cette société rurale traditionnelle si chère au régime, et accroît le fossé entre un littoral urbanisé et des régions intérieures délaissées. C’est alors que l’émigration chronique se transforme en une véritable hémorragie: de 1960 à 1970, il y aurait eu plus de 1 200 000 départs, dont 36 p. 100 de clandestins. Le recensement de 1970 fait scandale en révélant que la population du pays a diminué en dix ans, cas unique dans l’histoire de l’Europe occidentale depuis la famine irlandaise du milieu du XIXe siècle.

Le pays se vide, faute de pouvoir nourrir ses habitants. Il a sacrifié son propre développement à un mythe colonial qui s’effondre pourtant lui aussi, malgré un service militaire généralisé de quatre ans qui fait plus, finalement, pour aliéner au régime ses bases sociales naturelles qu’une répression surtout ressentie par une étroite élite urbaine. Pourtant, l’armée manque de moyens face à des guérillas de mieux en mieux organisées. Peu à peu, elle manque aussi de motivations, et s’inquiète d’un décalage grandissant entre l’immuable discours officiel et la réalité peu glorieuse d’une « pacification » sans cesse remise en cause.

Face à la triple impasse de l’isolement international, des guerres coloniales et de l’impossible développement économique et social de la métropole, le système salazariste semble alors condamné à évoluer pour ne pas disparaître. Marcello Caetano paraît l’homme le plus apte à y réussir sans bouleversements majeurs.

L’ouverture impossible

Le pari est risqué. Notables du régime et chefs militaires sont particulièrement attentifs à ce que la politique coloniale ne soit pas modifiée. Ils se méfient de ce juriste cultivé qui a déjà fait preuve d’assez de souplesse pour transformer opportunément son image un peu ternie de père fondateur de l’Estado Novo en celle d’un homme ouvert, presque libéral, en s’écartant de Salazar lors de la dure période de répression de 1962.

Le dialogue est par ailleurs impossible avec la poignée d’opposants irréductibles, assemblage hétéroclite de vieux républicains exilés, de militants communistes durement pourchassés, d’écrivains et universitaires étroitement surveillés, plus récemment de personnalités religieuses engagées un peu isolément dans le courant conciliaire, enfin de jeunes réfractaires aux guerres coloniales, passés clandestinement à l’étranger.

L’arrivée de Caetano au pouvoir fait pourtant lever un léger vent d’espérance. Elle éveille soudain au désir de changement et de liberté d’expression une jeune génération démocrate-chrétienne de plus en plus mal à l’aise dans un système étouffant. C’est dans cette direction que le nouveau chef de gouvernement cherche donc à élargir l’assise du régime, en rénovant les rouages les plus visiblement sclérosés, en atténuant les formes d’autoritarisme les plus mal supportées et en renouvelant le vivier politique, sans toucher pour autant aux fondements du salazarisme: l’idéologie conservatrice, le corporatisme, le contrôle dictatorial et la défense de l’empire.

Le IIIe plan de développement (1968-1973) et les travaux préparatoires du IVe mettent enfin l’accent sur la modernisation économique de la métropole et sur la nécessité d’y combattre les inégalités socio-spatiales. Émerge alors une nouvelle génération de techniciens et de planificateurs, plus sensibles aux expériences étrangères et aux réalités du terrain qu’aux carcans idéologiques hérités.

La transformation de la P.I.D.E. en Direction générale de la sécurité (D.G.S.) a pour but à la fois d’en atténuer la détestable image publique et de resserrer le contrôle de l’État sur un bras séculier devenu tout-puissant.

La vieille Union nationale est rebaptisée Action nationale populaire, comme pour y insuffler un peu de dynamisme. Elle doit accueillir sur ses listes une poignée de candidats indépendants pour les élections de 1969. C’est l’« aile libérale » où font leurs premières armes quelques figures marquantes de la future démocratie, comme Francisco Sá Carneiro. Mais il leur faut vite faire un constat d’impuissance, et Sá Carneiro démissionne avec éclat en 1973, pour protester contre l’obstruction systématique à toute tentative de rénover vraiment le système de l’intérieur.

Au même moment se forme la Commission démocratique électorale (C.D.E.), comme expression de la diversité tolérée par le nouveau pouvoir le temps d’une campagne électorale. C’est l’occasion pour d’autres nouveaux venus d’une première participation à la vie politique, le plus souvent des chrétiens de gauche, comme l’économiste Francisco Pereira de Moura. C’est en même temps une première tentative d’expression coordonnée des diverses tendances de l’opposition radicale, socialistes et communistes compris, fût-ce sans espoir d’obtenir le moindre élu dans un scrutin étroitement contrôlé.

Mais la guerre coloniale pèse de tout son poids. Les progrès de la guérilla, notamment en Guinée-Bissau, mettent crûment en lumière l’incapacité durable du régime à atteindre ses objectifs outre-mer, comme à rompre son isolement diplomatique. La classe politique dominante n’entend pas céder de terrain et impose, en 1972, le maintien d’Américo Tomás à la présidence de la République, comme le meilleur garant de l’immobilisme. Enfin, la crise économique mondiale qui s’amorce en 1973 avec le premier choc pétrolier, en tarissant l’exutoire de l’émigration et en mettant en évidence la fragilité de quelques investissements coûteux récents comme la sidérurgie de Seixal, le complexe pétrochimique de Sines et les chantiers navals de la Lisnave, ébranle les tenants du modernisme technocratique autoritaire et, avec eux, un soutien essentiel de Marcello Caetano.

Celui-ci a reconnu plus tard n’avoir eu ni la force ni les moyens d’assouplir assez rapidement un système désormais trop rigide. Cette sensation de blocage généralisé, d’abord éprouvée par une minorité d’intellectuels, est désormais largement partagée par une population confrontée à une guerre interminable, mais aussi mise de plus en plus en contact avec le reste du monde développé par les journaux, les radios, la télévision, ou par des parents et amis émigrés; ce reste du monde avec ses libertés de lire et de parler, d’entreprendre et de consommer, de se déplacer, d’évoluer en tous sens.

Ce sentiment d’être étouffé par un carcan désuet, qui n’existait guère avant 1945 mais était devenu général vers 1970, ressemble alors au besoin pressant d’ouvrir la fenêtre d’une pièce qui sent le renfermé mais qui, à force de ne pas servir, s’est coincée, au point que seule une poussée brutale pourra la faire jouer. C’est cette poussée qu’exerce enfin le « Mouvement des capitaines » en avril 1974, après quelques semaines d’hésitation; et la fenêtre s’ouvre sans coup férir.

Le temps des expériences (1974-1975)

La « révolution des œillets »

Fondé en septembre 1973, ce qui allait être appelé le Mouvement des capitaines n’était au début qu’une sorte d’amicale clandestine regroupant quelques officiers cultivés de grade intermédiaire. D’abord suscité par l’irritation commune face à des problèmes matériels, de fournitures, de carrière, il s’y amorce rapidement des discussions, une réflexion sur le contraste criant entre la mission impartie à l’armée et la faiblesse de ses moyens, face à des guérillas manifestement populaires et au moment où la puissante armée américaine s’englue elle-même au Vietnam.

Réflexion qui amène cette poignée de lieutenants, capitaines ou commandants (Melo Antunes, Vasco Lourenço, Otelo de Carvalho...) à la certitude que la guerre est sans issue, que sa solution doit être politique et qu’il y faut un contexte démocratique. Le manifeste qui en résulte circule sous le manteau dans les casernes et les détachements.

Certains chefs de guerre eux-mêmes, encore que plus prudents, sont tout aussi pessimistes, comme Costa Gomes en Angola et Spínola en Guinée-Bissau. Cela se sait pourtant, et ils sont tous deux rappelés à Lisbonne en janvier 1974, sous couvert de promotions à la tête de l’état-major, en fait pour être mieux surveillés.

Le régime se sent fragile; il hésite. Ainsi, Spínola est autorisé en février à publier Le Portugal et son avenir . Sans aller aussi loin que les « capitaines », il y affirme que la guerre coloniale est une impasse et qu’il faudrait envisager une fédération d’États autonomes. C’est bien timide par rapport à l’état de la situation 漣 déjà le gouvernement provisoire proclamé en Guinée par le mouvement de libération du P.A.I.G.C. est largement reconnu à l’étranger 漣, mais ce livre n’en a pas moins un grand retentissement, et, le 14 mars, Spínola et Costa Gomes sont démis de leurs fonctions.

Deux jours plus tard et comme en réponse, un régiment de Caldas da Rainha amorce une marche sur Lisbonne. Il échoue, mais il n’y a pas de véritable répression; on se rend compte en haut lieu de la difficulté à maîtriser désormais l’état d’esprit général de l’armée. Du coup, la révolte prend le temps de s’organiser, se choisissant comme stratège Otelo de Carvalho.

Le matin du 25 avril, la chanson Grândola vila morena de José Afonso, interdite par la censure, passe sur les ondes d’une radio privée. C’est le signal convenu pour le soulèvement simultané de plusieurs garnisons. Les unes encerclent la capitale, les autres y occupent rapidement les points névralgiques: radios, télévision, quartier général de l’armée, aéroport, etc. Vers midi, les troupes sont reçues en triomphe dans les rues par la population enthousiaste et leurs fusils plantés d’œillets, les fleurs de saison. Dès le soir, Caetano capitule en exigeant de remettre ses pouvoirs à Spínola plutôt qu’à des mutins de grade inférieur, et la foule assiège les locaux de la P.I.D.E.-D.G.S., qui tire dans le tas (5 morts, les seuls de la révolution).

Le lendemain, Spínola déclare qu’il préside une Junte de salut national et lit une proclamation du Mouvement des forces armées (M.F.A.), issu du Mouvement des capitaines. Elle annonce le retour à la démocratie et aux libertés publiques, et le réexamen général de toute la politique portugaise, notamment outre-mer.

Les jours qui suivent voient le retour des exilés, comme Mário Soares, fondateur en 1973 du nouveau Parti socialiste, ou Álvaro Cunhal, chef historique du Parti communiste. Une immense fête populaire marque le 1er mai. Des partis politiques se constituent ou sortent de la clandestinité, la P.I.D.E.-D.G.S. est dissoute, la censure abolie. Le droit d’association, le droit de grève et la liberté syndicale sont rétablis, des élections libres sont promises à bref délai. Après quelques heures de flottement dans les chancelleries prises au dépourvu, les reconnaissances internationales affluent.

Spínola n’est peut-être pas un grand démocrate. Mais c’est un assez fin politique pour comprendre l’état du rapport de forces et vouloir équilibrer le poids du M.F.A. qui, pour sa part, a alors besoin de lui comme d’un porte-drapeau prestigieux.

À gauche toute?

Spínola est désigné président de la République par ses pairs de la Junte de salut national, en général modérés. Son premier gouvernement est aussi dirigé par un libéral modéré, Palma Carlos. Il comprend un seul militaire, des indépendants et les chefs des principaux partis nouvellement autorisés: Cunhal pour le P.C., Soares pour le P.S., Sá Carneiro pour le Parti populaire démocratique (P.P.D., devenu ensuite P.S.D., Parti social démocrate), Pereira de Moura pour le Mouvement démocratique populaire (M.D.P., héritier de la C.D.E.).

Le pays tout entier est saisi d’une fièvre de réunions, de revendications diverses, de manifestations, de grèves, de fêtes. On chasse de leurs postes, en désordre et généralement sans violence, les plus compromis de l’ancien régime. Le gouvernement s’attelle à la fois à rassurer à l’extérieur (notamment par les tournées de Mário Soares, ministre des Affaires étrangères) et à entrer en négociation avec les mouvements de libération des colonies. Un minimum salarial garanti est instauré pour la première fois au Portugal.

Mais gouverner est bien difficile dans un tel tourbillon. Palma Carlos demande des pouvoirs accrus que le M.F.A. lui refuse, craignant le gel du processus à la fois démocratique et révolutionnaire en cours, et il démissionne en juillet. Il est remplacé par l’un des officiers d’avril, le colonel Vasco Gonçalves, et cette fois, à côté des leaders politiques et des indépendants, le M.F.A. entre en force au gouvernement avec six ministres. Otelo de Carvalho devient à la fois gouverneur militaire de Lisbonne et chef du Commandement opérationnel du continent (Copcon), nouvelle force militaire parallèle aux unités classiques et bras armé du M.F.A.

Les négociations s’accélèrent avec les mouvements de libération. L’accord se fait pour une indépendance rapide 漣 dès septembre 1974 pour la Guinée-Bissau 漣, sauf dans le cas épineux de l’Angola, du fait d’interlocuteurs multiples et de l’importante minorité de peuplement d’origine européenne.

Mais Spínola trouve que l’on va trop vite. Après avoir appelé la « majorité silencieuse » à lui manifester publiquement son appui, il y renonce à la fin de septembre et démissionne. Il est remplacé à la présidence par Costa Gomes, aussi gradé mais plus proche du M.F.A., et Vasco Gonçalves forme un nouveau gouvernement. Il va en diriger successivement trois en un an, de plus en plus infléchis à gauche.

Pour le M.F.A. et le P.C., il faut accélérer le mouvement révolutionnaire. Pour les partis plus modérés, P.S. compris, il faut au contraire donner au plus vite la parole au peuple par les élections promises, que l’on fixe au 25 avril 1975. En janvier 1975, un accord est enfin obtenu avec les principaux mouvements angolais, sur un gouvernement intérimaire commun, jusqu’à l’indépendance, fixée à novembre.

Un premier conflit sérieux éclate au début de 1975 entre le M.F.A. et le P.S. sur la question de l’unité syndicale, souhaitée par le premier et rejetée par le second. Pendant ce temps, le M.F.A. lance dans l’intérieur rural de grandes campagnes d’alphabétisation et d’« éducation populaire » que les modérés contestent vertement. Les États-Unis et l’O.T.A.N. surveillent la situation de plus en plus près en craignant une révolution à la cubaine. Le climat s’alourdit.

Le 11 mars échoue une tentative de coup de force assez obscure, apparemment menée, bien maladroitement, par des partisans de Spínola: un régiment de parachutistes qui lui est fidèle marche sur Lisbonne avant d’être désarmé sans effusion de sang, et le général part en exil. Le résultat le plus net est un renforcement immédiat de la tendance révolutionnaire, avec le remplacement de la Junte de salut national par un Conseil de la révolution nettement plus proche du M.F.A. et une vague de nationalisations dans les banques, les transports, l’électricité, la sidérurgie, etc., dont les conséquences se répercutent profondément sur l’économie, où le poids des grands groupes bancaires était considérable.

Mais il y a en même temps, à la base, un foisonnement d’assemblées de travailleurs, de comités de quartier, d’occupations souvent spontanées d’usines et de grands domaines en Alentejo. Les mouvements d’extrême gauche déploient une activité intense, le P.C. lui-même semble bien souvent débordé. Dans l’attente des élections, les hypothèses les plus extraordinaires paraissent plausibles.

Un malaise grandissant

Le M.F.A. tient pourtant ses engagements et, en avril 1975, ont lieu les premières élections libres du pays qui soient réellement au suffrage universel, pour une Assemblée constituante. Leurs résultats montrent, finalement, que le peuple portugais se situe beaucoup plus à gauche que ne le croyaient les modérés héritiers de Spínola, mais beaucoup moins que ne l’escomptaient les tendances radicales au pouvoir. La gauche extrême est pratiquement absente, le P.C. ne recueille que 12,5 p. 100 des voix, le M.D.P. 4 p. 100, et il n’y a que 7 p. 100 de bulletins blancs, préconisés par un M.F.A. méfiant à l’égard des partis classiques. En même temps, le Centre démocratique social (C.D.S.), principale formation de droite, n’obtient que 7,5 p. 100 des suffrages. Par contre, ce sont le centre et le centre gauche qui triomphent, avec 26,5 p. 100 pour le P.P.D. et 38 p. 100 pour le P.S.

Le mouvement révolutionnaire s’accentue pourtant avec de nouvelles nationalisations dans l’industrie, l’extension des occupations de terres en Alentejo et la « dynamisation culturelle » des campagnes. La crise s’amplifie alors entre le M.F.A. et le P.S., virtuel vainqueur du scrutin et qui se sent frustré du pouvoir. Les conflits se font plus aigus, comme dans le cas des occupations du journal socialiste República et de la station catholique Radio Renaissance.

Le M.F.A. insistant sur l’importance de la démocratie directe exercée par des comités populaires par rapport au résultat des urnes, le P.S. et le P.P.D. se décident à rompre et quittent le gouvernement en juillet. Tandis que se poursuit le processus de décolonisation avec les indépendances du Mozambique, du Cap-Vert et de São Tomé e Príncipe en juin-juillet, les tensions semblent atteindre leur paroxysme, avec la radicalisation des extrêmes et des esprits de tous bords: c’est l’« été chaud » de 1975.

L’extrême gauche n’attend ni le gouvernement ni la légalité pour accélérer les occupations de terres et d’entreprises. Le pouvoir se radicalise: l’assemblée du M.F.A. désigne un triumvirat composé de Vasco Gonçalves, Costa Gomes et Otelo de Carvalho pour préparer et contrôler un nouveau gouvernement provisoire. Quand celui-ci peut enfin être constitué, il ne regroupe que des militaires, des indépendants et le petit M.D.P., soit une bien faible assise électorale. Mais le M.F.A. n’est plus unanime; son aile la plus réaliste, autour de Melo Antunes, réagit en publiant un Document des Neuf favorable à une société pluraliste.

La radicalisation affecte aussi l’autre bord avec la résurgence de l’extrême droite, la mise à sac de permanences politiques de gauche dans le Nord conservateur, la multiplication d’incendies de forêt d’origine douteuse, l’apparition dans les archipels atlantiques de mouvements indépendantistes que l’on suppose appuyés discrètement par la C.I.A.

Le fossé s’élargit entre modérés et radicaux. Des hommes d’affaires s’exilent, le désordre grandit, groupes autonomes et assemblées de base se multiplient jusque dans l’armée, où ordres et hiérarchies sont contestés par les comités de soldats (S.U.V.). Attaqué à droite, débordé à gauche, cherchant à coller au M.F.A. sans toujours y arriver, le P.C. lui-même freine et finit par retirer son soutien à Vasco Gonçalves, qui doit démissionner en août.

Le calme ne revient pas pour autant. L’amiral Pinheiro de Azevedo, beaucoup plus modéré, forme une nouvelle équipe avec le P.P.D., le P.S., le « Groupe des Neuf » de Melo Antunes, des indépendants et un seul communiste. Mais il devient ainsi suspect à l’extrême gauche. Manifestations et grèves se succèdent à Lisbonne et en Alentejo; il y a même quelques coups de main, comme le sac de l’ambassade d’Espagne. La confusion s’accroît avec l’arrivée massive de rapatriés et les prémices d’une nouvelle guerre en Angola, cette fois entre mouvements de libération. Les comités de soldats se multiplient, et les ordres sont de moins en moins suivis d’effets. L’action gouvernementale en paraît d’autant plus décousue, alternant coups de force (on fait sauter l’émetteur de Radio Renaissance, occupé par des gauchistes) et reculades (face à une manifestation d’ouvriers du bâtiment assiégeant le Parlement). Le gouvernement en arrive même, cas inédit, à « s’autosuspendre ».

En novembre 1975, alors que l’Angola accède à l’indépendance dans le plus grand désordre, Otelo de Carvalho, dont on se méfie des liens de plus en plus marqués avec l’ultra-gauche, est brusquement remplacé à la tête de la région militaire de Lisbonne par un « capitaine d’avril » plus modéré, Vasco Lourenço. C’est en réaction, semble-t-il 漣 car là aussi la lumière est loin d’être faite 漣que se produit le « coup » du 25 novembre, un nouveau mouvement de parachutistes, aussi maladroit que celui du 11 mars et que personne ne soutient, ni l’extrême gauche, ni Otelo de Carvalho, ni le P.C.... Il entraîne un véritable contrecoup, une riposte très efficace menée par le lieutenant-colonel Eanes.

Manipulation? Lassitude? Toujours est-il que c’est l’échec décisif de la dérive vers l’ultra-gauche. Désormais, le balancier revient au centre, la période révolutionnaire est terminée.

Des conséquences contrastées

Après un demi-siècle d’immobilisme, ces dix-huit mois de bouillonnement ramènent finalement le Portugal sur les rails de la démocratie parlementaire classique. Ils laissent toutefois des traces profondes.

Six gouvernements se sont succédé durant cette période, soit en moyenne un par trimestre. Il en est résulté une paralysie partielle de la vie administrative et économique, aggravée par l’imprécision des choix fondamentaux et l’inexpérience des nouveaux responsables. L’année 1975 a été très mauvaise pour la plupart des indicateurs économiques: commerce extérieur, transferts de fonds des émigrants, fréquentation touristique, réserves de devises, inflation, taux de croissance, finances d’entreprises fortement déstabilisées; le tout finissant par donner l’impression d’un pays à la dérive. L’image de marque du Portugal à l’étranger, d’abord ravivée par le 25 avril, s’est très vite détériorée, pour susciter une méfiance généralisée. Dans le pays même, certains excès ont fini par faire parfois regretter l’ordre antérieur. Enfin, l’épuisement rapide des réserves financières conduit le pays à s’endetter de façon croissante, ce qui restreint sa liberté de choix.

Cependant, l’apprentissage de la démocratie a pu se poursuivre sans interruption. Quantité de citoyens y ont pris part, se sont exprimés, ont assumé des responsabilités, exercé des mandats municipaux, syndicaux ou politiques, formé des groupes, apprécié et pesé les libertés de presse et d’opinion. Si tentés qu’ils aient été par la voie révolutionnaire, les militaires les plus radicaux ont laissé ce processus se dérouler et ont tenu parole en organisant des élections libres, dont les résultats ont montré la maturité de la population. L’Assemblée constituante a travaillé sans désemparer. La violence sanglante ne l’a jamais emporté, et l’ensemble de la période a même été remarquablement pacifique.

La décolonisation a été accomplie, tant bien que mal mais rapidement. Il y a eu des progrès sociaux considérables, notamment avec de fortes augmentations de salaires qui, même vite rongées par l’inflation, ont fait entrer le pays pour la première fois dans l’ère de la société de consommation et de loisirs. Un arsenal de droits familiaux et de garanties sociales a été préparé, rapprochant le Portugal des sociétés occidentales plus riches, tandis que démarraient des politiques d’éducation et de santé au service d’un plus grand nombre.

Le chemin finalement choisi du retour à la norme démocratique occidentale aurait-il pu être différent? Il ne le semble pas, compte tenu du rejet massif des solutions extrêmes par l’électorat et de la nécessité croissante de recourir à des partenaires financiers extérieurs aussi exigeants que le Fonds monétaire international (F.M.I.).

La démocratie parlementaire

La mise en place (1975-1976)

De novembre 1975 à juillet 1976, une période de transition permet le passage progressif à un système parlementaire organisé. À moins d’être légalement élus, les militaires se retirent du devant de la scène et réintègrent les casernes, avec pour premier objectif la restauration d’un fonctionnement hiérarchique efficace. Le Copcon est supprimé. Renonçant à son rôle d’orientation politique, le M.F.A. s’efface peu à peu. Le gouvernement regagne progressivement le contrôle des décisions et de l’administration chargée de les appliquer. Les mouvements sociaux s’atténuent rapidement, et, à mesure que le travail reprend, la peur du chômage l’emporte sur le désir d’avancées sociales nouvelles.

Tout en établissant une harmonie raisonnée des pouvoirs essentiels, la Constitution adoptée en avril 1976 réalise un équilibre subtil, mais qui va s’avérer temporaire, entre les options révolutionnaires, les espoirs de liberté démocratique et les secteurs public et privé. Elle sanctionne le choix de la démocratie parlementaire en confirmant les libertés d’expression, d’association et de pluralisme syndical, et en instituant une Assemblée élue au suffrage universel selon le système proportionnel, pour traduire le plus fidèlement possible les choix politiques de la nation. L’instabilité qui pourrait en résulter est tempérée par une option semi-présidentielle, avec un président lui aussi élu au suffrage universel (maximum de deux mandats de cinq ans consécutifs) et pourvu d’un droit de veto de durée limitée sur les lois. Le Conseil de la révolution, dernier refuge des militaires modérés du Groupe des Neuf, doit céder la place à terme à une instance de contrôle constitutionnel purement civile. Mais, en attendant, il est garant de la « transition vers le socialisme » dûment proclamée par la charte fondamentale qui en explicite divers aspects, comme la réforme agraire, l’encouragement à l’autogestion et aux coopératives ou l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Dans les faits, pourtant, le processus de réforme agraire est freiné et contrôlé plus étroitement, avec l’institution d’un « droit de réserve », le projet d’indemnisation des propriétaires expropriés et les premières restitutions des terres illégalement occupées: le reflux s’amorce et va aller s’accélérant.

Cette période marque enfin les débuts d’une politique économique plus austère; mais aussi le recours accru aux emprunts extérieurs, face à la crise croissante de l’emploi, à une inflation supérieure à 25 p. 100 l’an et à un fort déficit budgétaire, puisqu’il avait bien fallu puiser dans les réserves pour payer les importants surcoûts sociaux des premiers mois de la révolution.

Les élections législatives d’avril 1976 marquent un léger fléchissement à droite, mais, surtout, une grande stabilité: le P.P.D. avec 24 p. 100 et le P.S. avec 35 p. 100 ne perdent guère. L’option globalement centriste est confirmée par la première élection présidentielle au mois de juin suivant: c’est un triomphe pour le général Ramalho Eanes, appuyé par la grande majorité des partis, de la droite au P.S. inclus, et élu dès le premier tour avec 61 p. 100 des voix. Le reste de l’électorat se partage entre Otelo de Carvalho à l’extrême gauche, Octávio Pato pour le P.C. et un Pinheiro de Azevedo plus atypique, mais généralement crédité du courage de son gouvernement, le dernier « provisoire ».

À la recherche d’un équilibre (1976-1987)

Désormais, le jeu des majorités parlementaires fonctionne librement, scandé par les résultats électoraux successifs. Il peut se résumer à quelques caractéristiques essentielles.

Tout d’abord, le P.C. est la seule grande formation politique qui ne participe désormais plus jamais au gouvernement: son attitude a sans doute été trop ambiguë en 1975 pour que l’électorat ait envie de l’y revoir. Allié au M.D.P. jusqu’en 1986 au sein de l’Alliance du peuple uni (A.P.U.), il a oscillé durant cette période entre 16 et 21 p. 100 des voix, obtenant généralement de moins bons résultats lors des législatives, éminemment politiques, qu’aux élections locales, qui privilégient, ici comme ailleurs, les qualités gestionnaires.

Par contre, les onze premiers gouvernements constitutionnels qui se sont succédé à partir de 1976 ont à peu près essayé toutes les formules possibles, car le scrutin proportionnel à un tour ne donne d’avantage décisif au parti vainqueur qu’en cas de majorité absolue; or il a fallu attendre 1987 pour qu’un tel cas de figure se produise.

Ces formules peuvent être ramenées à quatre types fondamentaux. Le premier correspond à des gouvernements monocolores appuyés par une grosse minorité parlementaire, P.S. (1976-1977) ou P.S.D. (1985-1987). Le deuxième repose sur des alliances « naturelles » entre partis aux sensibilités voisines, majoritaires ensemble au Parlement, comme les trois gouvernements successifs de l’Alliance démocratique (A.D.: regroupement du P.S.D., du C.D.S. et du petit Parti populaire monarchiste) entre 1980 et 1983, ou le gouvernement P.S.-P.S.D. en fonctions de 1983 à 1985. La troisième possibilité est celle du rapprochement, plus étonnant, entre partis idéologiquement plus éloignés mais qui se rejoignent sur des objectifs conjoncturels précis: ainsi du gouvernement P.S.-C.D.S. du début de 1978. Quatrième forme expérimentée enfin, faute de majorité claire et dans l’attente d’élections anticipées: des gouvernements de « techniciens » indépendants des partis, comme les trois qui se sont succédé à l’initiative du président Eanes en 1978-1979.

Cela tient d’abord à la volonté d’équilibre manifestée par le corps électoral. Les résultats des consultations successives ont confirmé le choix résolument centriste de la grande majorité des citoyens, mais aussi le refus de l’assimiler systématiquement à tel ou tel parti. Autonomes ou regroupées dans l’A.D., les deux grandes formations du centre droit, P.S.D. et C.D.S., ont oscillé entre 40 et 48 p. 100 des voix entre 1976 et 1985, qu’il s’agisse de législatives ou de municipales, et toujours avec une nette prééminence pour le premier, plus modéré. Le P.S. est néanmoins resté, jusqu’en 1983, la première formation politique du pays; il n’a pourtant réuni selon les scrutins que de 27 à 36 p. 100 des voix. Inversement, lorsqu’il est tombé, en 1985, à son plus bas niveau historique (21 p. 100), ce n’était pas au profit de la droite mais d’une éphémère formation de centre gauche s’adressant sensiblement au même électorat que lui, le Parti rénovateur démocratique (P.R.D.), proche du président Eanes.

Cette volonté d’équilibre est plus spectaculaire encore si l’on compare les résultats des élections législatives et présidentielles: les Portugais ont aujourd’hui de la « cohabitation » une solide pratique. Une telle situation est due en grande partie au sens très strict de la légalité constitutionnelle des présidents successifs et des responsables politiques; voilà, sans doute, de l’héritage du 25 avril la part la plus unanimement assumée.

Ainsi, les relations ont été difficiles entre le président Eanes et deux de ses Premiers ministres, chefs de partis aux fortes personnalités: Mário Soares (P.S.), après que le président l’eut contraint à démissionner en 1978, et Francisco Sá Carneiro (P.S.D.), qui, dès son arrivée au pouvoir au début de 1980, a voulu avoir la pleine direction des affaires, au point de susciter un candidat contre Eanes à l’élection présidentielle en fin d’année. Cela n’a pourtant pas empêché les pouvoirs publics de fonctionner de façon globalement satisfaisante.

Les résultats des scrutins présidentiels semblent régulièrement contredire ceux des élections législatives les plus proches; ils en sont en fait complémentaires, en ce qu’ils témoignent d’un profond souhait de compromis républicain. Ainsi, en octobre 1980, l’A.D. gagne largement les élections législatives et obtient la majorité absolue des députés; mais deux mois plus tard, face à son candidat déclaré, le président Eanes, cette fois largement soutenu par la gauche, est aisément réélu (plus de 56 p. 100 des voix dès le premier tour). Pourtant, l’émotion suscitée par la tragique disparition du Premier ministre Sá Carneiro, quelques jours auparavant, aurait dû logiquement provoquer un raz de marée électoral en faveur de celui que le jeune leader charismatique prématurément décédé avait appuyé.

Il en est allé de même cinq ans plus tard. Les élections législatives d’octobre 1985 sont marquées par la nette victoire du P.S.D., emmené cette fois par Anibal Cavaco Silva, qui accède à la tête du gouvernement, alors que le P.S. atteint son étiage électoral. Mais à l’élection présidentielle de février 1986, où pour la première fois ne concourent que des civils 漣 la démocratie portugaise est décidément arrivée à l’âge de la maturité 漣, c’est finalement Mário Soares qui l’emporte, avec 51 p. 100 des voix au second tour, face au candidat de droite, Diogo Freitas do Amaral. Pourtant l’exercice fréquent du pouvoir paraissait avoir usé sa popularité, et des rivaux se manifestaient jusque dans son propre parti: il avait même eu du mal à distancer au premier tour un candidat socialiste dissident, Salgado Zenha. Or il s’impose rapidement comme un président très consensuel, dont les relations sont en exemplaire harmonie avec un Premier ministre tenu pourtant pour très volontaire.

Si les popularités de l’un et de l’autre s’envolent alors en parallèle, ce n’est paradoxal qu’en apparence. Le souvenir d’un pouvoir tout-puissant et sans nuance est encore suffisamment proche pour que les citoyens portugais estiment à son juste prix une répartition équilibrée des commandes de l’État. Par ailleurs, Soares et Cavaco Silva incarnent parfaitement deux soucis constamment présents depuis le rétablissement de la démocratie, et le souhait que l’un ne prenne pas exagérément le pas sur l’autre: tandis que le président expérimenté garantit l’attachement aux valeurs humanistes et à la cohésion sociale, le jeune Premier ministre symbolise la volonté de mener à bien, tambour battant, une modernisation efficace du pays.

Ils ont enfin en commun la priorité qu’ils accordent à l’ancrage européen du Portugal, comme la meilleure garantie du développement économique et social espéré: dans ce domaine, la continuité a été parfaite. C’est Mário Soares, chef du premier gouvernement constitutionnel, qui a amorcé le processus dès 1977 en déposant la candidature du Portugal à la C.E.E., et c’est Anibal Cavaco Silva qui le parachève comme Premier ministre quand l’adhésion se concrétise, en 1986. Une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire nationale.

Le temps de la stabilité

À quelques mois près, elle coïncide avec un tournant politique majeur. Aux élections législatives de 1987, un parti atteint pour la première fois à lui seul la majorité absolue: le P.S.D. obtient en effet 50,2 p. 100 des voix, conquises aussi bien à droite qu’à gauche. Les résultats médiocres des autres formations provoquent des remous dans leurs états-majors. Le P.S., où la succession de Mário Soares s’avère difficile, fait avec 22 p. 100 à peine mieux qu’en 1985, malgré le laminage d’un P.R.D. qui n’a pas trouvé ses marques (5 p. 100). Le P.C. (12 p. 100), plus isolé que jamais 漣 la C.D.U. (Coalition démocratique unitaire) ne regroupant plus autour de lui que de petits groupes indépendants et écologistes 漣, comme le C.D.S. (4 p. 100) sont à leur plus bas niveau depuis 1974. L’un et l’autre n’ont pas été épargnés depuis lors par quelques mouvements de contestation interne et ont rajeuni leurs directions respectives. Le P.C., où Álvaro Cunhal se fait moins présent, tente d’atténuer une réputation bien établie de monolithisme. Au C.D.S., Freitas do Amaral s’écarte d’autant plus de la politique active que ses convictions européennes sont désormais contestées au sein d’un parti qui cherche dans l’affirmation nationaliste un créneau moins encombré.

Le P.S.D. peut donc gouverner durablement sans alliances, d’autant plus aisément qu’une révision constitutionnelle a accru, en 1982, les pouvoirs du Parlement par rapport à ceux du président de la République. Cela jette quelque trouble dans une classe politique où l’engagement partisan ne repose pas toujours sur de profondes différences idéologiques. L’instabilité des premières années de démocratie permet de le comprendre: pour pouvoir constituer dix-sept gouvernements successifs entre 1974 et 1987, soit en moyenne un tous les neuf mois, le pays a eu recours à un nombre impressionnant de nouveaux responsables et constitué ainsi un vivier très varié d’hommes d’expérience. L’exercice du pouvoir les a d’autant plus rapprochés les uns des autres que les compétences techniques ont souvent pris le pas sur des affiliations politiques nécessairement récentes.

La large victoire du P.S.D. entraîne donc quelques reclassements individuels sur ses marges de droite comme de gauche. Elle oblige par ailleurs le P.S., désormais seule formation d’alternance possible, à forger une nouvelle culture d’opposition qui prend le plus souvent la forme d’un ancrage dans le terreau de la gestion locale: le versant « municipaliste », déjà typique de la démocratie portugaise, s’en trouve d’autant renforcé. Et, en effet, le P.S. remonte de 27,5 à 32 p. 100 des voix entre les élections municipales de 1985 et celles de 1989, tandis que le P.S.D. revient de 35 à 31,5 p. 100 aux mêmes scrutins.

Tout cela n’empêche pas la cohabitation au sommet de l’État de se dérouler de la meilleure façon. Après avoir été successivement considéré comme un trublion révolutionnaire, un otage des communistes, un fossoyeur de la révolution, un chef de parti sectaire et un individualiste ambitieux, le président Soares réussit, depuis 1986, à faire la plus large unanimité sur sa manière d’assurer la charge suprême: en janvier 1991, le P.S.D. ne lui oppose pas d’adversaire, et c’est en véritable candidat de consensus qu’il est réélu au premier tour avec 70 p. 100 des suffrages, contre 14 p. 100 au candidat du C.D.S. et 13 p. 100 à celui du P.C.

Une excellente conjoncture économique et les premières retombées concrètes de l’adhésion à la Communauté, sous forme d’aides financières importantes, aident à l’évidence un gouvernement dont l’efficacité est par ailleurs reconnue, et dont le pays apprécie qu’il soit dirigé avec fermeté. L’inflation se ralentit, le chômage diminue de façon spectaculaire, les capitaux étrangers affluent, le taux de croissance est désormais supérieur à la moyenne européenne, les chantiers se multiplient, la consommation s’envole allègrement. Le Portugal accède enfin à la modernité, même si elle n’est pas également répartie, et retrouve l’optimisme.

Aux élections législatives d’octobre 1991, le P.S.D. en recueille les fruits et conforte son avantage avec 50,4 p. 100 des voix. Le P.S. remonte à 29 p. 100, retrouvant avec quelque difficulté son rang d’opposant privilégié, tandis que se confirme le recul des extrêmes: le C.D.S. stagne au même niveau qu’en 1987, et la C.D.U. tombe à moins de 9 p. 100.

Puis le pays est touché à son tour par la crise internationale, tardivement mais de façon de plus en plus sensible en 1992 et 1993. Elle met en évidence l’ampleur des transformations encore nécessaires, la fragilité d’un tissu économique qui reste plus fondé sur la modestie des salaires que sur l’évolution technologique, alors que la concurrence s’aiguise sur les créneaux de production traditionnels du Portugal comme le textile (30 p. 100 des exportations). Le taux de chômage remonte, l’essor du tourisme se ralentit, les investissements se raréfient. À peine entré dans le Système monétaire européen (S.M.E.) en 1992, l’escudo doit être dévalué par deux fois. Enfin, l’ampleur même atteinte par les dévolutions de fonds européens, si elle garantit la poursuite des grands travaux de modernisation, ne va pas sans s’accompagner d’un certain malaise, l’impression d’une dépendance décidément bien forte à l’égard de centres de décision externes au pays.

Au même moment, les relations entre le président et son Premier ministre deviennent plus tendues. Lors des déplacements qu’il multiplie en province, le premier met volontiers l’accent sur des problèmes sensibles, comme l’environnement ou les contrastes sociaux persistants; ses interventions publiques prennent parfois l’allure de rappels à l’ordre en matière de morale démocratique. Le second ne se prive pas de souligner que la décision lui revient, que le pays ne peut se permettre un éparpillement des responsabilités et qu’on ne saurait mettre en péril les grands équilibres.

En 1993, les élections municipales confirment le bon ancrage local du P.S., qui réunit 36 p. 100 des voix. Le P.S.D. se maintient bien avec 34 p. 100 mais donne l’impression de subir un demi-échec, en particulier à cause de nettes défaites dans plusieurs grandes villes, notamment à Lisbonne et à Porto, dont les maires socialistes, Jorge Sampaio et Fernando Gomes, paraissent pouvoir assumer à terme un destin national. Les élections européennes de 1994 semblent confirmer qu’entre les deux grands partis la balance est désormais beaucoup plus égale dans l’électorat que sur les bancs de l’Assemblée de la République.

Il est manifeste qu’il y a une certaine usure du pouvoir après une continuité inégalée dans l’histoire du Portugal démocratique, puisque le pays a le même chef de gouvernement depuis 1985. Mais le bilan qu’il pourra présenter en 1995 devant les électeurs n’en est pas moins considérable, parfois même impressionnant.

Débats de fond et convergences républicaines

Passé le temps des passions révolutionnaires, des illusions sur les grands idéaux et des désillusions face à leur décalage avec la vie quotidienne, la vie politique portugaise n’a donc pas perdu tout motif de bouillonnement. La gauche radicale a vigoureusement condamné le démantèlement progressif de la réforme agraire et s’inquiète des effets de la libre concurrence européenne sur un tissu social fragile. Les socialistes redoutent le retour à une centralisation excessive du pouvoir, et sont très circonspects devant les risques que des choix très libéraux font courir aux acquis sociaux de l’après-25 avril. La droite moderniste voudrait au contraire accélérer la suppression des entraves à la libre entreprise. Les plus conservateurs s’effarent du recul des valeurs et des pratiques morales traditionnelles. Le P.S.D., en position charnière, a parfois bien du mal à réaliser la synthèse des courants très divers qui le composent et à ne pas abuser, ici ou là, de sa position hégémonique.

Pourtant, la cohésion nationale s’avère finalement moins menacée qu’on n’aurait pu le croire et que n’auraient pu le laisser penser les contrastes durables de la géographie électorale. Depuis 1975, celle-ci oppose en effet un Sud fortement orienté à gauche à un Nord et à des archipels atlantiques majoritairement conservateurs. Mais, avec le temps, ces différences s’amenuisent. L’emprise du P.C. en Alentejo recule devant le P.S. et même le P.S.D., et l’agglomération de Lisbonne est de plus en plus modérée; en revanche, la croissance urbaine rapide du Nord-Ouest s’accompagne d’une poussée du centre et du centre gauche au détriment de la droite la plus radicale. En fait, les deux tendances complémentaires du centre, le P.S. et le P.S.D., élargissent progressivement leur électorat à l’ensemble du corps géographique et social de la nation.

Celui-ci, en effet, a profondément évolué en un quart de siècle. Pays naguère majoritairement rural, le Portugal a basculé dans la civilisation urbaine et la prééminence des activités tertiaires. L’émigration appartient au passé. L’enseignement se généralise enfin, support privilégié d’une mobilité sociale qui s’accélère. Excepté certaines marges socio-spatiales, comportements et valeurs n’offrent plus guère de différences avec ceux des pays partenaires de l’Union européenne. La cohérence, traditionnellement si forte, des structures familiales et des normes psychosociales éclate sous la poussée de choix individuels de plus en plus autonomes. L’aspiration au bien-être s’est largement banalisée, même si l’objectif reste trop souvent hors d’atteinte dans une société dont la modernisation rapide n’a pas peu contribué à accentuer les déséquilibres internes.

L’électorat majoritaire n’est plus le même, les forces politiques qui s’adressent à lui en sont conscientes. C’est peut-être pourquoi les convergences républicaines sont réelles et l’emportent globalement sur les motifs de division. Ce consensus porte notamment sur trois grands domaines: le fonctionnement du système démocratique, la politique économique et la place du Portugal dans le monde.

Une très large majorité s’accorde à écarter toute remise en cause fondamentale, mais aussi à corriger les lacunes constatées à l’usage et à adapter le texte constitutionnel à l’évolution des mentalités, de moins en moins sensibles aux formulations radicales de sa version originelle. Seul le P.C. s’est donc prononcé contre ses révisions de 1982 et de 1989, avant d’être rejoint par le C.D.S. contre celle de 1992.

La première a limité les pouvoirs du président de la République et remplacé le Conseil de la révolution par des institutions purement civiles, Tribunal constitutionnel et Conseil d’État. Elle a aussi largement atténué les références à la « transition vers le socialisme » et, au contraire, précisé et accru le domaine du secteur privé. La deuxième est allée plus loin encore dans ce sens, afin d’adapter le pays à l’intégration européenne alors engagée: l’idée même de transition vers le socialisme est abandonnée, le rôle de l’État est nettement réduit, il n’est plus question de réforme agraire et la voie des privatisations est largement ouverte. La troisième, plus limitée, s’est contentée de mettre en conformité la charte fondamentale avec le traité de Maastricht. Une nouvelle révision, à l’étude, porterait notamment sur la possibilité d’améliorer le système électoral.

Autre souci commun à la majorité des responsables politiques: moderniser l’administration et rapprocher les centres de décision des citoyens. Les services publics sont peu à peu décentralisés, et l’autonomie des collectivités locales est élargie, comme étant le meilleur contrepoids possible au pouvoir central et l’assise de la démocratie au quotidien. Par contre, une fois mis en place, dès 1976, un statut de très large autonomie pour les archipels des Açores et de Madère, le processus de régionalisation toujours prévu par la Constitution s’enlise dans un débat interminable. Qui détient le pouvoir n’arrive pas aisément à se convaincre d’en rétrocéder une parcelle à un échelon intermédiaire que semblent pourtant rendre nécessaire, comme ailleurs en Europe, les profonds déséquilibres spatiaux du développement portugais.

Le second volet du consensus porte sur le choix d’une politique économique libérale, largement ouverte aux échanges internationaux, encore que tempérée par le recours à l’aide au développement (F.M.I. et Banque mondiale dans un premier temps, puis, surtout, Communauté européenne) et par la garantie de phases de transition prolongées pour les secteurs économiques les plus fragiles et les régions périphériques les plus sensibles. C’est une option conforme à la philosophie libérale dominante dans le monde occidental contemporain, et à la volonté largement partagée de réussir l’insertion du Portugal dans la construction européenne.

De ce point de vue, les mesures les plus spectaculaires prises lors de la phase radicale de la révolution appartiennent aujourd’hui à l’histoire, comme la réforme agraire ou la nationalisation des groupes bancaires, fortement relativisée par une cascade de reprivatisations depuis 1977 et par l’ouverture d’un nouveau secteur privé. Le même processus s’est déroulé dans le secteur social: l’État a rendu au secteur privé la plupart des établissements hospitaliers, qu’il avait d’abord tenté de réorganiser lui-même, et lui a largement ouvert, depuis dix ans, le domaine de l’enseignement supérieur pour compenser le numerus clausus imposé aux établissements publics.

La pratique a varié selon les besoins, alternant phases de rigueur 漣 généralement endossées par le P.S., qui en subissait ensuite les conséquences électorales 漣 au moment où il fallait recourir à d’importants emprunts extérieurs, et périodes de relance 漣 souvent associées aux gouvernements de centre droit 漣 quand la pression du F.M.I. s’atténuait et que les rentrées de devises s’amélioraient, puis après 1986 grâce à la manne des fonds structurels européens. Mais le cap est resté globalement le même, orienté d’abord vers l’adhésion à la Communauté, puis vers l’intégration au Marché unique, enfin vers les objectifs de convergence économique déterminés à Maastricht.

Un tel choix découle naturellement de la décolonisation et du choix démocratique. À partir du moment où l’espace économique national s’est trouvé ramené aux dimensions de la métropole et a dû s’insérer dans les courants commerciaux ambiants, le défi à affronter est devenu celui d’un développement aussi rapide et aussi harmonieux que possible, et donc de l’utilisation prioritaire des potentialités du pays les plus adaptées à une compétition ouverte.

Le troisième volet de la convergence consiste en une appréciation largement commune de la place du Portugal, à la charnière de l’Europe et des pays lusophones. Traumatisés par l’isolement du pays à l’époque salazariste, ses dirigeants ont conjugué leurs efforts pour qu’il soit réadmis dans le concert des nations, puis pour qu’il y joue un rôle privilégié de passerelle entre le monde développé et la communauté de langue et de culture qu’il avait forgée au cours des siècles. Le pari de l’intégration européenne va donc de pair avec l’affirmation renouvelée d’une solidarité lusophone débarrassée des contraintes de l’ère coloniale. Comme l’Espagne voisine, le Portugal cherche à peser sur l’évolution de l’Union européenne dans le sens d’une plus grande solidarité interne et d’une plus large ouverture vers le Grand Sud, en direction duquel l’une et l’autre des nations ibériques espèrent constituer des têtes de pont et des points de contact particulièrement bien placés.

Dans la course à un développement économique et social harmonieux, le Portugal n’est certes pas au bout de ses peines; quant à l’accomplissement d’une vocation particulière de carrefour mondial, par une synthèse réussie des grandeurs assumées de l’héritage historique et des atouts d’un dynamisme nouveau, cela reste un objectif à long terme. Du moins le chemin considérable parcouru en un quart de siècle, sans traumatismes insurmontables et dans un climat de confiance grandissant, est-il de fort bon augure.

4. Art

L’art roman et l’art gothique

La rencontre de deux courants de civilisation dans la péninsule Ibérique, celui des Wisigoths arrivés au Ve siècle et celui des Arabes dont l’invasion date du commencement du VIIIe siècle, a produit une civilisation originale, moçarabe , dont l’architecture religieuse du futur territoire portugais porte témoignage, particulièrement à l’église de Lourosa, près de Lamego, dans le nord du pays, datée de 912. Il faut y chercher une des sources autochtones du style roman bientôt implanté dans cette région du Portugal sous l’influence d’un courant français transmis par les moines de Cluny qui, jalonnant la route de Saint-Jacques-de-Compostelle, dominaient alors le nord-ouest de la Péninsule. Le premier grand monument portugais, la cathédrale de Braga (fondée par saint Gérald, évêque français, au commencement du XIIe siècle), reprend le schéma compostellien, l’adaptant aux fonctions d’une église métropolitaine. La cathédrale de Porto (fondée par l’évêque Hughes, Français lui aussi), celles de Coimbra et de Lisbonne obéissent à la même typologie générale; mais il faut remarquer que les monuments de Braga et de Coimbra sont à l’origine de deux courants régionaux que les matériaux mêmes du pays aident à caractériser: le granit dur et grossier propre à une architecture rurale au décor fruste, le calcaire servant une inspiration plus urbaine à laquelle il offrait une plasticité raffinée. C’est dans la première zone, terre romane par excellence, que l’on trouve les meilleurs exemples d’un art rude qui a imprimé à une syntaxe et à un vocabulaire importés des valeurs sémantiques originales, où pointent des qualités populaires; on arrivera à y voir un style national qui, passant par le rare exemple de la Domus municipalis de Bragance, déterminera certaines structures du réveil nationaliste de la fin du XIXe siècle.

Dernier grand monument de l’époque, la cathédrale d’Évora (1195), dans le sud du pays où les chantiers se sont ouverts plus tard, marque déjà la transition vers le gothique, tout comme le monastère d’Alcobaça (1172; église, 1252; cloître 1308), inspiré de Clairvaux, qui couronne la grande activité architecturale des Cisterciens au Portugal. Si, dans ce pays, « l’époque romane est l’époque des cathédrales, la période gothique est celle des grandes abbayes » (M. T. Chicò). Les ordres mendiants, les Franciscains surtout, ont beaucoup construit dans le centre et le sud du pays, où le style roman n’avait pas pris racine. De Saint-François de Santarém (XIIIe s.) à Saint-François d’Évora (XVe s.), l’évolution du gothique portugais, dépendant à la fois de l’art du nord de l’Europe et de celui de la Méditerranée, peut être ponctuée par des monuments où un goût national a du mal à se réaliser; avec l’église des Augustins de Sainte-Marie-de-la-Grâce, à Santarém (fondée en 1380), on voit dans le souple traitement de l’espace intérieur se définir, bien que modestement, une conception particulière du gothique. Sept ans plus tard, le roi Jean Ier fait bâtir le plus célèbre monument portugais de l’époque, le couvent dominicain de Sainte-Marie-de-la-Victoire à Batalha, en commémoration de la victoire sur les Castillans qui, cette année même, avait sauvé l’indépendance du pays. Batalha, l’un des plus importants ensembles gothiques de l’Occident, projeté par Afonso Domingues (1387-1402) et continué par le Français Huguet ou Ouguet (1402-1438), influença tout un cycle de constructions, dont celle du carmel de Lisbonne (1393-1423), lié aussi au grand élan national de l’indépendance assurée, dans un royaume dont les structures sociales changeaient. Et c’est également dans les chantiers de Batalha que paraissent vers le commencement du XVIe siècle quelques-unes des premières expressions symboliques du style « manuélin ».

C’est bien sûr dans le cadre des monuments romans et gothiques que la peinture médiévale s’est développée, mais il ne reste presque rien des fresques qui couvraient ces églises. Les vestiges qui ont subsisté (Braga, Bravães, XIVe s.) nous mettent en présence d’une peinture rude et fruste, naïvement inspirée d’exemples toscans et espagnols du Sud. Un progrès, certainement dû à des artistes italiens, se décèle pourtant au XVe siècle (Saint-François, à Porto; tribunal de Monsaraz), et cela attire l’attention vers une circulation d’artistes qui s’amorce à partir du règne de Jean Ier, le fondateur de Batalha (Antonio Florentin au Portugal; Álvaro Pires d’Évora en Toscane). Servie également par des peintres italiens dont on ignore les œuvres, la nouvelle cour vit arriver en 1428 Jan Van Eyck, venu faire le portrait d’une jeune princesse portugaise. Un mariage princier et le développement des échanges commerciaux lieront désormais le Portugal et la Flandre et produiront, sur le plan artistique, un style « luso-flamand » qui connaîtra son apogée au cours du premier tiers du XVIe siècle.

Dans le domaine de l’enluminure, le goût national suit à peu près la même voie; si l’Apocalypse de Lorvão (1189) et le Livre des oiseaux (œuvres bénédictines) définissent une situation graphique originale dans le cadre roman, la Chronique générale d’Espagne (1344) trahit l’influence méditerranéenne, ainsi qu’un siècle plus tard la célèbre Bible des Hiéronymites , commandée à l’atelier des Attavanti. L’influence germanique se fait jour à travers le Livre du Armeiro-Mor (1509) du Français Jean Du Cros et l’influence flamande (due surtout à Antonio de Holanda) alterne avec celle des Italiens, au long d’un XVIe siècle archaïsant.

L’influence flamande est lisible dans le chef-d’œuvre de la peinture portugaise: le Polyptyque de Saint-Vincent , ensemble de tableaux du troisième quart du XVe siècle attribué à Nuno Gonçalves, peintre du roi Alphonse V; malgré les multiples hypothèses avancées depuis 1910 sur l’identité des quelque soixante personnages représentés, on ignore encore aujourd’hui la date exacte et la signification sociale de cette œuvre. Il s’agit pourtant de « la plus grandiose peinture d’histoire contemporaine que les primitifs nous aient laissée » (Ch. Sterling), exprimant « un réalisme aussi haut que celui de Van Eyck et de Van der Goes » (Élie Lambert). Vénération à saint Vincent, patron du royaume, de la part d’un roi engagé dans les campagnes d’Afrique, ou à l’infant martyr, dom Fernando, mort en captivité à Fez à la suite d’un échec de l’armée portugaise devant Tanger, consécration de la nation au Saint-Esprit, passage des pouvoirs du récent dom Pédro au jeune roi Alphonse V, autant d’hypothèses d’interprétation d’un ensemble pictural qui représente un panorama de la société portugaise, avec sa cour, ses princes, ses guerriers et ses évêques, les magistrats, la bourgeoisie, le peuple, les ordres monastiques, la minorité juive. Engagés sans nul doute dans une cérémonie nationale au contenu symbolique, ces groupes sociaux sont figurés dans le cadre de la réalité d’une nation saisie à un moment crucial de son évolution et essayant de se donner une organisation « moderne ». Le polyptyque (qui n’est sûrement qu’une partie d’un grand autel) assume ainsi la valeur d’un document unique soit sur le plan iconographique, soit sur le plan proprement artistique, car sa qualité picturale et la profondeur psychologique de ses portraits font atteindre l’essentiel de la société concernée. Le caractère flamand de son schéma figuratif est évident: son espace irréel, de « boîte fermée » ou de « tableau vivant », sa palette même dénoncent des influences sinon un apprentissage auprès des maîtres des anciens Pays-Bas, aux côtés desquels il faut placer historiquement Nuno Gonçalves. On ignore pourtant tout de la biographie de celui-ci, bien qu’on ait proposé l’hypothèse d’un long séjour à Bruges. Figure isolée dans la vie artistique portugaise, entre la génération du chroniqueur Fernão Lopes et celle du dramaturge Gil Vicente, participant comme eux à deux goûts et à deux mentalités, ceux du Moyen Âge et de la Renaissance, l’auteur du célèbre polyptyque n’a pas fait école dans un pays lancé pourtant sur la voie des découvertes et de l’expansion – ce qui n’est pas sans poser le problème d’une culture manquant d’imagination visuelle.

Renaissance et baroque

La peinture de thèmes religieux continua par la suite à subir l’influence flamande, et nombreux furent les achats de panneaux faits en Flandres où le comptoir portugais, transféré de Bruges à Anvers en 1499, connaissait le développement le plus grand grâce à l’afflux des marchandises venant de l’Orient. Frère Carlos et Francisco Henriques sont deux peintres flamands venus s’installer au Portugal, où le second épousa la sœur du peintre Jorge Afonso, chef de l’atelier le plus important de Lisbonne, mais dont l’œuvre ne peut encore être identifiée avec certitude. La structure familiale de l’atelier d’Afonso permet d’ailleurs d’établir des rapports directs entre les peintres de la première génération du XVIe siècle: Gregorio Lopes (gendre du maître), Garcia Fernandes et Cristóvão de Figueiredo (mariés à deux de ses nièces) et Cristóvão Lopes, fils de Gregório, représentant déjà une autre génération. Il faut ajouter à ceux-ci le nom de Vasco Fernandes, « Grão Vasco », actif à Viseu et qui fut longtemps tenu pour le « père de la peinture primitive » portugaise. S’inspirant directement de gravures flamandes, tous ces peintres (et de nombreux « maîtres » locaux qu’on ne distingue pas toujours avec précision) produisent une peinture archaïsante; ils sont encore touchés par une mentalité gothique qui a du mal à comprendre les valeurs humanistes de la Renaissance et subissent passivement les règlements des corporations qui imposent des canons stricts que le code iconographique de la Contre-Réforme n’a pas reniés. Seul Francisco de Holanda, peintre et architecte, en relation avec Michel-Ange, défend vers le milieu du siècle un art italianisant, dont il reste le théoricien sans écho. Le maniérisme qu’il prônait, déjà connu indirectement à travers les peintres du domaine septentrional, fut alors pratiqué par des artistes médiocres (Diogo Teixeira, Simão Rodrigues) dans le cadre de la peinture religieuse. Seul le portrait de dom Sébastien (de Cristóvão de Morais), prince maniériste par excellence, manifeste alors une authenticité intérieure – tout comme la poésie lyrique de Camões, mort en pleine crise politique, lorsqu’en 1580 Philippe II d’Espagne s’empara du pouvoir. António Moro et Sánchez Coello au cours de séjours en Portugal y introduisirent un nouveau goût du portrait, que la domination espagnole accentua, dans une voie naturaliste et baroque ; Domingos Vieira en a laissé de remarquables exemples.

Si la peinture portugaise du commencement du XVIe siècle a assumé difficilement le nouvel esprit de la Renaissance, de même l’architecture a réagi d’une façon particulière. En effet, le style manuélin (du nom du roi Emmanuel le Bienheureux, souverain d’un pays qui venait de découvrir la route maritime des Indes et le Brésil) traduit, au-delà de ses formes symboliques ou emblématiques, la résistance que le gothique opposait à la Renaissance. Proposé par l’architecte français Boitac dès 1494 (église du monastère de Jésus à Sétúbal; cloître des Hiéronymites à Lisbonne, 1502), ce style imaginatif défini surtout par le décor, sans innovation de structures, fut ensuite développé par le Biscaïen J. de Castillo, auteur des magnifiques portails des Hiéronymites et du couvent du Christ, à Tomar, et par les frères Francisco et Diogo Arruda, bâtisseurs respectivement de la célèbre tour de Belém (1515-1520), devenue l’emblème de Lisbonne, et de l’église du couvent de Tomar (siège de l’ordre intéressé dans l’entreprise héroïque et commerciale des découvertes), dont la fameuse fenêtre symbolise ce programme stylistique dans lequel on déchiffre l’iconographie de la grande aventure océanique. Mateus Fernandes, de son côté, fut chargé par le roi Emmanuel en 1504 de terminer, au couvent de Batalha, œuvre du fondateur de sa dynastie, la chapelle mortuaire (restée inachevée; d’où son nom de capela imperfeita ), où son tombeau sera érigé auprès de celui d’Henri le Navigateur. Ainsi le grand monument national ferme logiquement, sur une admirable œuvre manuéline, le cycle commencé dans le cadre du gothique final. Deux sculpteurs français, Nicolas Chantereine (venu du cercle du cardinal d’Amboise) et Jean de Rouen, ont fourni à la période manuéline la sculpture qu’il lui fallait pour ne pas oublier ses rapports formels avec la Renaissance franco-italienne (tombeaux, portail des Hiéronymites).

Si Andrea Sansovino est venu travailler au Portugal, il a dû se plier aux goûts nationaux en des travaux dont il ne reste pas de trace; le romanisant Francisco de Holanda n’était certainement pas écouté, et les vestiges de la première Renaissance sont fort rares dans le pays, malgré l’usage qu’on ne manquait pas de faire des traités de Serlio. Ce fut le maniérisme qui triompha au Portugal, vers le milieu du siècle. Il s’était manifesté dans l’abside de l’église des Hiéronymites dès 1545. Si le couvent de Tomar eut un magnifique cloître dessiné par l’Espagnol Torralva en 1557, Lisbonne eut bientôt (plans approuvés en 1590) sa plus belle église, Saint-Vincent-hors-les-Murs, et son palais royal – œuvres d’un architecte italien au service de Philippe II d’Espagne devenu roi du Portugal, Filippo Terzi, que Herrera dirigeait de Madrid. L’impressionnante façade de l’église jésuite des Grilos, à Porto (Baltasar Álvares, 1614-1622), ou l’église inachevée, de Sainte-Engracia, à Lisbonne (João Antunes, commencée en 1682) accusent le passage de l’influence maniériste à celle d’un goût baroque imposant auquel le roi Jean V réserva le meilleur accueil. Monté sur le trône en 1706, le jeune roi mit bientôt le produit des mines d’or brésiliennes qu’on venait de découvrir au service d’une certaine idée de la royauté empruntée au Roi-Soleil. S’il a dû abandonner le programme fastueux d’un palais royal ébauché par Juvara, il n’a pas cessé d’agrandir depuis 1717 un majestueux palais-couvent bâti à Mafra par un Allemand italianisé, J. F. Ludovice – œuvre « plus grande que le pays lui-même », qui traduit à la fois l’ambition du jeune monarque et les limites de son goût. L’embellissement du palais royal et surtout de sa chapelle promue église patriarcale de Lisbonne fut la principale préoccupation de Jean V qui parachèvera son action de mécène en faisant venir de Rome en 1747 une précieuse chapelle entièrement composée par Vanvitelli (Saint-Roch, Lisbonne). Client assidu de Mariette et de Thomas Germain, le roi, surnommé « très fidèle » par le pape, donnait l’exemple d’une vie de cour ouverte à de nouveaux besoins culturels définis à Paris. Cependant, autour de lui, la noblesse, la bourgeoisie, les très nombreux couvents ne bâtissaient ni ne collectionnaient. Les grands hôtels particuliers étaient à moitié vides, et l’azulejo et la talha (« peinture et sculpture du pauvre ») remplaçaient la peinture et la sculpture inexistantes. Ces carreaux de faïence tapissant les murs jusqu’à mi-hauteur, sur lesquels on copiait des gravures hollandaises dans des cadres baroques, et cette sculpture en bois qui habillait d’or l’intérieur des églises les plus modestes constituent pourtant les créations les plus considérables de l’art portugais de la première moitié du XVIIIe siècle, selon une tradition que le goût baroque du siècle précédent avait déjà enrichie. Un peintre français mort très jeune, Quillard, un peintre portugais formé à Rome, Vieira Lusitano, un sculpteur italien Giusti, quelques graveurs français sont les artistes sur lesquels on pouvait alors compter; ils satisfaisaient somme toute aux besoins factices d’une cour qui, la plupart du temps, se contentait de peintres capables de décorer ses carrosses (aujourd’hui conservés à Lisbonne).

De l’esthétique des Lumières à l’art contemporain

Le 1er novembre 1755, Lisbonne, ville d’un quart de million d’habitants, fut détruite par un tremblement de terre d’une ampleur

jamais enregistrée et dévorée par un incendie monstrueux. Dix mille morts, des pertes incalculables, la terreur, la misère, mais aussi une réaction étonnante qui conduisit à la reconstruction, voire à la « re-création » de la capitale disparue. Jean V était mort depuis cinq ans, et son fils Joseph Ier (qui venait de s’offrir un luxueux Opéra proche du palais royal) a pu alors compter sur un ministre décidé, le marquis de Pombal, qui, dans le cadre du « despotisme éclairé » adapté aux besoins du Portugal, osa faire bâtir une ville nouvelle, établie comme une scène pour y faire jouer ses réformes de structure. Un plan strictement géométrique traduit, dans le domaine de l’urbanisme, la pensée esthétique et sociale des Lumières: le programme des travaux ainsi que la méthode employée et les procédés de construction s’accordent dans une entreprise considérable qui n’a pas son pareil en Occident et qui constitue, avec le Polyptyque de Nuno Gonçalves, une des créations majeures du génie portugais dans le domaine plastique.

Œuvre de trois ingénieurs militaires travaillant en équipe (Manuel da Maia, Carlos Mardel et Eugénio dos Santos), la régularité du réseau urbain est servie par la monotonie fonctionnelle des façades. Seules les églises brisent la règle utilitaire, coupant de leur dessin discrètement baroque une continuité stylistique baptisée « pombaline » qui tend vers le néo-classique et qui s’ennoblit dans la magnifique place du Commerce, ex-place Royale, au bord du Tage. On retrouve un écho de ce programme à Porto où une situation moins radicale est compensée par une conscience stylistique plus érudite, grâce à l’influence de la colonie britannique qui suscitera la formation d’une « architecture du Port-Wine » d’allure néo-palladienne.

Goût urbain spécifique, lié à une bourgeoisie sur laquelle le gouvernement pombalin s’appuie, le courant néo-classique (qui s’imposera en 1792 au nouvel Opéra de Costa e Silva, et en 1802 au nouveau palais royal de Costa e Silva et de F. X. Fabri, resté inachevé) est balancé par un courant baroque tardif, responsable du château de Queluz « sans-souci » princier (Mateus Vicente, commencé en 1748), qui connaît son dernier éclat à Lisbonne, à la basilique d’Estrela (1776-1789, Mateus Vicente et Reynaldo Manuel), et qui s’épanouit dans le nord du pays grâce surtout à l’activité de l’architecte toscan Niccoló Nasoni dans les manoirs d’une vieille noblesse agraire.

La reconstruction de Lisbonne a été servie par des peintres de talent moyen. Pedro Alexandrino, trop sollicité, est assez médiocre, et seule la fin du siècle a vu agir deux artistes formés à Rome, Sequeira et Vieira Portuense, partagés entre un goût baroque académique et un goût préromantique qui a mené Sequeira, exilé libéral, à exposer au Salon de Paris de 1824 une composition « moderne » (disparue) dont le sujet, la mort de Camões, traduisait à la fois une nouvelle idéologie sentimentale et un nouveau goût esthétique que le peintre vieilli ne sut d’ailleurs pas exprimer. Les sculpteurs contemporains Joaquim Machado de Castro, auteur de la statue équestre de la place du Commerce, et J. Aguiar, disciple de Canova, appartenant à deux générations successives, marquent logiquement une position baroque et une position néo-classique.

Le régime libéral, implanté après une guerre civile terminée en 1834, s’identifia avec le romantisme en littérature et en art. La découverte de la nature (Anunciação, Cristino), des mœurs populaires (Leonel), de la peinture d’histoire (Metrass) et du portrait d’une nouvelle aristocratie bourgeoise née avec le capitalisme à l’époque des crinolines (Meneses) détermine l’imagerie de cette période qui a vu ériger des monuments à Camões et à dom Pedro, le roi libéral, et plusieurs hôtels particuliers, les meilleurs étant dus à un décorateur de l’Opéra, l’Italien Cinatti. En même temps, les façades de Lisbonne et de Porto se couvraient d’azulejos qui animaient de leurs reflets l’espace urbain, décor dont l’originalité doit être soulignée. Un théâtre national néo-classique, projeté par l’Italien Filippo Lodi en 1842, définit la perspective des Lumières du romantisme portugais; mais, déjà, le prince consort Ferdinand de Cobourg bâtissait dès 1839 sur la montagne de Cintra, paradis byronien, un château délirant, qui est un des monuments les plus réussis de son espèce. Résultat de l’adaptation des ruines d’un couvent manuélin, le château de Pena prouve également l’attention que le romantisme portugais portait au style revival qu’il a d’ailleurs baptisé.

Une nouvelle génération de peintres naturalistes s’est définie vers 1880, après un séjour à Paris, où, ignorant l’expérience impressionniste, elle avait adopté les schémas de l’école de Barbizon (Silva Porto). Cela n’en constitua pas moins une révolution dans la peinture portugaise, et J. Malhoa rendit fort populaire auprès d’une bourgeoisie en proie à la nostalgie de valeurs rurales ses scènes de mœurs et ses anecdotes sentimentales. À l’autre extrémité de l’expression réaliste, Columbano proposa à une couche sociale plus raffinée les portraits douloureux d’intellectuels « vaincus de la vie », à un moment de crise nationale vers la fin du XIXe siècle – images fantasmagoriques issues d’une analyse lucide et mélancolique, menée sans pitié. Mais c’est le frère de Columbano, Rafael Bordalo Pinheiro, qui fournit à la société portugaise tout entière son image la plus significative, à la fois romantique et réaliste: le « Zé Povinho » (« Zé Va-nu-pieds »), figure créée en 1875 et présente encore plus d’un siècle plus tard. Souffre-douleur de l’oligarchie bourgeoise, personnage naïf et malin, il sait rire des puissants, leur porter de terribles accusations et faire peser sur leur tête la menace d’une révolte sans cesse ajournée. Aux images de ces intellectuels tragiques, de ce peuple veule il faut ajouter le symbole de la saudade , cette statue d’un exilé pleurant sur le patrie distante, réalisée par Soares dos Reis à Rome en 1870 – la plus célèbre pièce de sculpture d’un pays qui cherche bientôt dans son passé roman une raison d’être nationale, dans le cadre d’un nouveau goût revivaliste.

Mais on s’est aussi demandé au commencement du XXe siècle si l’existence de la patrie ne devait pas être plutôt vérifiée dans des rapports directs avec la réalité moderne. Les futuristes furent les premiers, en 1915-1917, à réclamer tumultueusement « la patrie portugaise du XXe siècle », par le chœur des voix d’un poète au génie universel, Pessoa, d’un peintre, Amadeo, qui, à Paris, brûla les étapes de la création esthétique contemporaine (cubiste et abstrait en 1913, puriste en 1914, futuriste et dada en 1916) et d’un artiste complexe, Almada-Negreiros, poète futuriste, auteur du plus important ensemble de peintures de la première moitié du XXe siècle: les fresques des gares maritimes de Lisbonne, 1945-1949. Champion de l’idée de modernité dans l’art portugais, Almada-Negreiros est engagé dans une vertigineuse aventure poétique et « numérologique » qui l’amena à une définition mythique de la culture nationale et à la composition d’un poème graphique mural, Commencer (1969, fondation Gulbenkian, Lisbonne). Cette première génération du modernisme portugais ne fut vraiment suivie que plus tard, par la génération de l’après-guerre. Il s’agissait alors de réagir contre un art académique à peine modernisé pour des besoins à la fois cosmopolites et folkloriques, qui convenait à la politique de l’État nouveau (couronnée en 1940 par l’Exposition du monde portugais), et d’adopter d’abord les messages idéologiques d’un courant réaliste-socialiste critiquant la réalité politique du pays et ensuite les propositions surréalistes, autrement révolutionnaires. Le courant surréaliste (qu’Antonio Pedro et A. Dacosta avaient annoncé dès 1935-1940) l’emporta (Vespeira, Azevedo, Lemos) et déboucha dans une esthétique abstraite largement suivie. De nouvelles orientations de la peinture occidentale ont trouvé des échos au Portugal à partir des années cinquante – de la « nouvelle figuration » et du « pop art » (J. Rodrigo dès 1961) à l’« op art » et au « minimal art », toujours dans le domaine de la peinture, car la sculpture, à l’exception de J. Cutileiro, auteur des statues du roi Sébastien (Lagos, 1973) et de Camoens (Cascais, 1983), n’intéresse que peu d’artistes de talent. Il faut encore remarquer que plusieurs artistes, suivant l’exemple illustre de Vieira da Silva, partie en 1929, s’engagent dans un large mouvement migratoire et font carrière à Paris, à Londres, en Allemagne et au Brésil – situation que le changement de régime politique en 1974 a modifiée dans une certaine mesure.

5. Langue

La langue

À l’exception du basque, tous les idiomes actuellement pratiqués dans la péninsule Ibérique sont d’origine latine. La différenciation remonte probablement au moment même de la romanisation, close en 19 avant J.-C., laquelle, partant de centres différents, a dû être représentée par divers usages latins. Les substrats linguistiques sur lesquels s’est implanté le latin ainsi que, plus tard, les invasions barbares et arabes avant les mouvements de reconquête chrétienne ont influé sur la formation des langues. Enfin, l’établissement des frontières politiques a créé des conditions socioculturelles favorables à leur développement indépendant.

Formation

Le mouvement galicien-portugais de reconquête chrétienne a joué un rôle très important dans la diffusion et la formation de la langue portugaise. C’est par ce mouvement, en effet, qu’a été répandue toute une série de traits linguistiques particuliers au nord-ouest de la Péninsule, qu’il s’agisse de traits innovateurs tels que la perte des -l -et -n -intervocaliques (ex. latin malu - 礪 port. [portugais] mau « mauvais », latin luna 礪 anc. port. [ancien portugais] lua 礪 port. lua « lune ») ou l’évolution des groupes consonantiques latins pl -, fl -, cl -, jusqu’à l’affriquée /c /, plus tard réduite dans le portugais courant à la chuintante /š / (ex. planu - 礪 chão « plancher », flamma - 礪 chama « flamme », clamarechamar « appeler »), ou au contraire de traits conservateurs, notamment sur le plan lexical, tels que le maintien d’árvore « arbre » comme féminin ou la conservation de formes qui ailleurs se sont perdues (ex. atriu - 礪 port. adro « parvis », culmu - 礪 port. colmo « chaume », dominare 礪 galic. domear « dominer », etc.). En outre, des recherches ethnolinguistiques ont démontré que le mouvement de reconquête chrétienne a également répandu progressivement dans le centre et le midi du pays des types d’araires d’origine septentrionale et certains mots issus de la même région. On sait cependant que le portugais, tel qu’il se présente après la reconquête chrétienne, n’est pas entièrement, ni même de façon prédominante, une langue d’origine septentrionale: on y trouve des traits propres aux idiomes du Centre et du Midi.

L’évolution du latin au portugais ayant été bien moins importante que celle qui a abouti au français, un Portugais d’aujourd’hui trouve beaucoup moins de difficultés à lire l’ancien portugais qu’un lecteur français confronté avec la langue de ses ancêtres. Non qu’il n’y ait pas eu d’évolution: en effet entre les premiers textes connus et ceux qui datent de la fin du Moyen Âge on constate toute une série d’emprunts, d’innovations et de développements internes qui ont façonné la langue et l’ont rendue progressivement plus apte à communiquer des messages de plus en plus élaborés. Grâce à l’activité culturelle de certains couvents, puis du Studium generale fondé en 1288 ou 1289, le latin a fourni au portugais de nombreux modèles, aussi bien d’ordre lexical que d’ordre syntaxique. L’influence des troubadours et de certains ordres monastiques se traduit dans des emprunts lexicaux au provençal et au français (ex. cor 麗 prov. cor ; cós 麗 prov. cors ; tenção 麗 prov. tençon ; refrã 麗 prov. refranh ; trova , trovar 麗 prov. troba , trobar ; jogral , jograr 麗 prov. joglar ; fraire , freire 麗 prov. fraire ; monge 麗 prov. monge ; vianda 麗 prov. vianda ; manjar 麗 fr. manger ; virgeu 麗 prov. vergier ou fr. verger ; fol , folia 麗 fr. fol , folie ; dama 麗 fr. dame ; le suffixe -age , auquel correspondait déjà -ádego , 麗 fr. -age , etc.).

Phonologie

Le phonétisme portugais se trouve dominé par un fort accent d’intensité, qui peut tomber sur l’une des trois dernières syllabes de l’unité accentuelle. Celle-ci est le plus souvent le mot (café « café », casa « maison », romântico « romantique », respectivement oxyton, paroxyton et proparoxyton), mais dans certains cas un seul mot comporte plus d’une unité accentuelle (feliz /mente « heureusement », sò/zinho « seul »). On peut définir la syllabe comme le segment phonique susceptible d’être précédé et suivi d’une pause (res-tau-ra-do-res « restaurateurs »); chaque syllabe comporte nécessairement une voyelle, qui peut être précédée et/ou suivie d’une ou de plusieurs consonnes (é « il est », és « tu es », « pied », pés « pieds », crê « il croit », cais « quai », quais « lesquels » où u et i représentent des consonnes). L’accent entraîne l’allongement de la syllabe où il tombe, dont la voyelle est alors prononcée en toute netteté, contrastant ainsi avec la brièveté des voyelles non accentuées, souvent réduites à une simple résonance sur les consonnes voisines, en particulier sur la précédente (par exemple, le phonème correspondant à o dans gato « chat » est le plus souvent réalisé sous la forme d’un arrondissement de t ). La position de l’accent sert encore à identifier la structure des mots et permet éventuellement de distinguer entre des quasi-homonymes (partiram « ils partirent » et partirão « ils partiront » ne se distinguent que par la position de l’accent, la première forme étant paroxytonique et la seconde oxytonique).

Le système maximal d’oppositions vocaliques est attesté en syllabe accentuée, où le portugais de Lisbonne distingue huit phonèmes, définis par leur localisation (antérieure, centrale, postérieure) et par le degré d’ouverture (1, 2, 3, 4): /i/ ant. ouv. 1; /e/ ant. ouv. 2; / 﨎/ ant. ouv. 3; /a/ centr. ouv. 4; / 見/ centr. ouv. 2-3; /c/ post. ouv. 3; /o/ post. ouv. 2; /u/ post. ouv. 1. Les oppositions entre ces phonèmes, attestées en syllabe ouverte ou fermée par /S/, se neutralisent dans d’autres positions, que l’on ne saurait étudier ici. Parmi les syllabes non accentuées, il faut distinguer entre pré-accentuées et post-accentuées, et parmi ces dernières entre syllabe finale et syllabe non finale. Le nombre et le rendement des oppositions vocaliques varient avec la position de la syllabe par rapport à l’accent.

En ce qui concerne le système consonantique, le plus grand nombre d’oppositions est attesté en position intervocalique, pour laquelle on peut établir le tableau ci-dessous.

En position initiale de mot se neutralise l’opposition entre les deux vibrantes, d’où l’archiphonème /R/, et les palatales sont rares. Comme finale de syllabe, on ne trouve que les archiphonèmes: latéral /L/ (sal « sel »), vibrant /R/ (mar « mer »), sifflant-chuintant /S/ (paz « paix »), nasal /N/ ( « laine », la nasalité sur la voyelle devant être interprétée comme une consonne), ainsi que /j/ (palatale non nasale non latérale: pai « père ») et /w/ (dorsale labialisée: pau « bâton »), ces deux phonèmes étant, tout comme /N/, susceptibles de précéder /S/ (pais , paus , lãs ).

Les consonnes portugaises représentent dans le discours environ 53 à 54 p. 100 des phonèmes, contre 46 à 47 p. 100 pour les voyelles.

La grammaire

Le portugais distingue deux nombres (singulier et pluriel: gato , gatos ) et deux genres (masculin et féminin: gato , gata ). Pour le système verbal, on a six personnes (1re eu , 2e tu , 3e ele /ela , 4e nós , 5e vós , 6e eles /elas ), trois temps (passé, présent, futur: parti , parto , partirei , de partir « partir »), quatre modes (indicatif, impératif, subjonctif, infinitif: parto , parte , parta , partir ) et plusieurs aspects (inconclu: partia « je partais », conclu: parti « je suis parti », itératif: tenho partido « je suis parti [plusieurs fois, chaque fois, etc.] », habituel: parto « je pars [habituellement] », duratif: estou a escrever « je suis en train d’écrire », etc.) qui sont encore mal connus. On ne dispose pas encore d’une description structurale des pronoms: personnels (eu , me , mim ; tu , te , ti ; ele /ela , lhe ; nós , nos ; vós , vos ; eles /elas , lhes , pour les six personnes indiquées ci-dessus); possessifs (meu , minha ; teu , tua ; seu , sua ; nosso , nossa ; vosso , vossa ; seu , sua , tous susceptibles de pluralisation par -s et d’emplois adjectivaux: o meu livro « mon livre »); démonstratifs (este /esta /isto , esse /essa /isso , aquele /aquela /aquilo , masculins, féminins et neutres respectivement correspondant à « moi, toi, lui », les formes de masculin et de féminin pouvant être pluralisées par -s ); relatifs (que « qui, que », qual « lequel, laquelle », ce dernier étant normalement précédé de o « le » et pluralisable: quais ; cujo /cuja « dont » masc. et fém. respectivement n’ont que des emplois adjectivaux) et interrogatifs (quem « qui », qual « lequel, quel », que « que », le premier toujours pronominal, les deux derniers pronominaux ou adjectivaux: quem ? « qui? », qual ? « lequel? », qual homem ? ou que homem ? « quel homme? », que disseste ? « qu’as-tu dit? »). Articles: défini (o /a « le, la », pl. os /as ) et indéfini (um /uma « un, une », pl. uns , unas ).

Il y a accord en nombre et en genre entre article, adjectif (épithète ou pronominal) et nom (o gato pequeno « le petit chat », estas gatas pequenas « ces petites chattes »). Il y a également accord entre nom et verbe (o gato morreu « le chat mourut », os gatos morreram « les chats moururent »).

L’expansion

À partir du XVIe siècle, la Renaissance d’une part, l’expansion portugaise en Afrique, en Amérique et en Orient de l’autre ont eu des conséquences linguistiques importantes.

Le contact de l’élite intellectuelle avec les cultures classiques, dont les monuments littéraires sont devenus des modèles du bon goût, a conduit à l’imitation linguistique. Les emprunts lexicaux et syntaxiques du portugais cultivé au latin ont pris des proportions jusqu’alors inconnues et sans égales dans l’histoire de la langue (les Lusíades de Camões en constituent sans doute l’exemple le plus achevé). On exalte la langue et l’on s’efforce de démontrer son origine latine, ainsi que les ressemblances entre latin et portugais. Les premières grammaires portugaises sont publiées en 1536 et en 1540.

Si les emprunts dus à la Renaissance sont surtout d’ordre esthétique et littéraire, et ont donc peu pénétré dans la langue populaire, il n’en est pas de même de ceux qui découlent de l’expansion portugaise qui toucha toutes les couches de la population. À côté du soldat et du commerçant, on trouve sur les bateaux qui partent de Lisbonne des prêtres, des instituteurs, des nobles, des écrivains et des intellectuels. On estime qu’environ 70 000 Portugais partent en Orient entre 1500 et 1525, et que seulement un dixième en revient. À la même époque, sur les 100 000 habitants de Lisbonne, on compte quelque 10 000 Noirs.

Les mots d’origine orientale, brésilienne et africaine se multiplient en portugais et sont utilisés non seulement en littérature, mais aussi par la population. Certains ont subsisté jusqu’à nos jours; un bon nombre passèrent ensuite du portugais au néerlandais, à l’anglais et au français.

La diffusion de la langue portugaise dans le monde fut une autre conséquence de l’expansion. Outre les nombreux emprunts faits au portugais par des langues diverses, dans les différentes régions où il a été parlé, on ne saurait oublier qu’il a été lingua franca en Orient, sur la côte occidentale d’Afrique (si ce n’est aussi sur la côte orientale) et sur les principales routes maritimes du XVIe au XVIIIe siècle. Il paraît avoir également été la deuxième langue en importance au Cap durant les XVIIe et XVIIIe siècles. Dans certaines régions, le portugais s’est tellement mélangé aux langues autochtones qu’il en est résulté des parlers créoles. On en trouve aux îles du Cap-Vert, en Guinée portugaise, dans les îles de São Tomé et du Príncipe, à Macao, en Inde portugaise, etc. Enfin, le portugais a remplacé au Brésil les langues indigènes, sur la plus importante partie du territoire, pour devenir la langue officielle du pays.

6. Littérature

Jusqu’au XIIe siècle, les œuvres se transmettent oralement. Par la suite, des copistes les recueillent sur manuscrits.

Le Moyen Âge

Cette littérature, anonyme, dérive de trois sources, qui se mêlent sans toujours se confondre. Les cercles proches de la cour mettent à la mode une poésie galante et précieuse, influencée par les troubadours provençaux. Mais d’autres poèmes d’amour ont une origine populaire, qui se devine dans la naïveté de l’expression et le recours à des termes dialectaux: il s’agit essentiellement, face aux cantares de amor , des cantigas de amigo , qui sont censées être dites par une jeune fille en mal d’amour, pleurant l’absence de l’amigo (ou son infidélité), regimbant contre la stricte tutelle d’une mère abusive, ou la prenant pour confidente, afin de mieux lui donner le change; le décor – fontaine, bord d’une rivière, rivage de la mer, chapelle d’un saint ou de la Vierge – atteste les origines telluriques de ce type de poésie, même si le jongleur , ou le troubadour , en a christianisé l’aspect, pour mieux l’accorder avec les préoccupations de son public. Cette double origine, aristocratique et populaire, se retrouve dans la poésie satirique – cantigas de escârnio e mal dizer –, que pratiquent des nobles raillant des vilains, ou des vilains insultant à la noblesse; souvent salaces, voire obscènes, ces cantigas renseignent assez bien sur la vie quotidienne, à la ville ou aux champs.

L’histoire est d’abord le domaine des moines, dont les chroniques minutieuses, sinon exactes sont peu lues. L’histoire féodale, écrite par des nobles et à la gloire des rois et des barons, vient, à compter du XIVe siècle, concurrencer l’histoire ecclésiastique. La Crónica geral de 1344 , attribuée au comte de Barcelos, comme deux des quatre Livros das linhagens (Livres de lignages ) manifestent la tendance des rois à laïciser l’histoire à leur profit. La diffusion en langue castillane, au XIVe siècle, de la Crónica de Ahmed al-Razi , historien cordouan du Xe siècle, révèle enfin le souci de faire connaître le point de vue de l’adversaire.

La poésie épique tient à l’histoire et plonge aux mêmes sources. On n’a pas conservé la plus ancienne de ces chansons de geste, qui a pour sujet la vie d’Afonso Henriques, premier roi de Portugal, constituée sans doute, à l’origine, de poèmes disparates; mais la Crónica geral de 1344 , la IV a Crónica breve de Santa Cruz et la chronique castillane (dite des Vingt Rois ) en ont recueilli l’essentiel. Bien que l’incertitude subsiste quant à la langue de l’original, l’orientation du récit, favorable à Afonso Henriques et hostile aux Castillans, ainsi que plusieurs détails géographiques, qui révèlent une connaissance approfondie de la province de Coimbra, donnent à penser qu’il a été rédigé en portugais.

Les chroniqueurs

En créant vers 1418 la charge de cronista mor (historiographe officiel) en faveur de Fernão Lopes (1380 env.-1460 env.), Jean Ier, fondateur de la seconde dynastie, faisait un choix heureux. Reprenant la Crónica geral de 1344 , Lopes nous a laissé (d’ailleurs inachevées) les chroniques des rois de Portugal (depuis Henri de Bourgogne, père d’Afonso Henriques, jusqu’à Alphonse IV) ainsi que d’autres chroniques.

Témoin des événements qui suivent la montée sur le trône de Jean Ier, il prend lui-même parti pour la nouvelle légitimité, contre la Castille qui s’appuie sur l’Église et la noblesse d’épée. D’où certains accents d’anticléricalisme et quelque souffle démocratique. Mais ce passionné est doublé d’un artiste qui sait peindre les mouvements de foule et traduire les sentiments populaires. Gomes Eanes de Zurara qui lui succède dans la charge de cronista mor est de moindre talent, mais beaucoup plus conformiste et courtisan. Ses œuvres, notamment sa Crónica do descobrimento e conquista da Guiné , exaltent Henri le Navigateur et quelques familles de grands seigneurs; elles s’inscrivent dans la tradition aristocratique des Livres de lignages du siècle précédent. Le nouvel historiographe Rui de Pina (1440-1522) manifeste, dans ses chroniques d’Alphonse V et de Jean II, plus d’indépendance que son prédécesseur, et rappelle Fernão Lopes. Sa Crónica de D. Duarte est sévère pour Henri le Navigateur: ce qui a fait croire – peut-être avec raison – que F. Lopes en est l’auteur, ou tout au moins l’inspirateur.

À côté des chroniqueurs royaux, on note une abondante historiographie seigneuriale, où se détache la Chronique du Connétable de Portugal (D. Nun’Álvares Pereira, le vainqueur d’Aljubarrota). Écrite entre 1440 et 1450, elle fut un temps, mais à tort, attribuée à Lopes. Le héros dont elle relate la vie et les exploits y est peint avec sympathie, mais sans complaisance.

Poésie amoureuse et épopée

Vers la fin du XIVe siècle, la poésie de cour, en honneur sous le roi Denis, se réfugie en Castille avec la noblesse exilée, pour refleurir sous les règnes d’Alphonse V, de Jean II et de D. Manuel. Ce sont les œuvres produites à cette période ainsi que les poèmes portugais écrits en Castille qui forment le fond du Cancioneiro compilé par Garcia de Resende, et publié à Lisbonne en 1516. L’essentiel de cet ouvrage consiste en courtes pièces écrites en pentasyllabes ou heptasyllabes, et glosant sur un refrain donné (vilancetes , cantigas ), ou d’inspiration plus libre (esparsas ), mais ayant toutes pour thème les tourments, les surprises ou les inconséquences de l’amour. Le Cancioneiro gerai comprend également des poèmes satiriques ou même des farces, avec des dialogues et un embryon de mise en scène, préfigurant le théâtre de Gil Vicente, lui-même collaborateur occasionnel de l’ouvrage. D’autres pièces, relevant d’un genre narratif dénommé « l’enfer des amants » (d’après un épisode célèbre de Dante), annoncent la tragédie de la Renaissance: à ce type se rattachent les fameuses Trovas à morte de Inès de Castro , de Garcia de Resende, dont se sont inspirés au Portugal Camões dans Os Lusíadas (1572), et en Espagne Fr. Jerónimo Bermúdez, auteur d’une Nise lastimosa et d’une Nise laureada (1577) mettant en scène, la première la passion et la mort d’Inès, dont Nise est l’anagramme, la seconde la vengeance de D. Pedro et la réparation faite à la Reine morte. La mélancolie de ces strophes, le fatalisme qui les inspire marquent l’apparition du thème de la saudade qui, de Bernardim Ribeiro à nos jours, constitue l’un des traits dominants de la littérature portugaise.

La poésie épique, à laquelle se rattache le cycle légendaire d’Afonso Henriques, ne se survit pas à la fin du Moyen Âge; mais le genre épique se prolonge dans les romans de chevalerie, inspirés ou traduits d’œuvres du cycle breton. Ainsi a-t-on une Quête du Graal portugaise, qui révèle des préoccupations moralisantes et spiritualistes en opposition avec la tradition lyrique et galante de l’amour courtois. Tout en étant une traduction de l’original français, ce roman peut être tenu pour la première œuvre écrite en prose littéraire. Un autre roman de chevalerie, l’Amadis de Gaula , publié en espagnol à Saragosse en 1508, a pour auteur probable le Castillan Rodriguez de Montalvo. Des copies portugaises de ce texte ont pu circuler avant cette date, mais remontent sans doute à un original castillan commun duquel dérive le texte de Montalvo.

Cet aperçu de la littérature médiévale serait incomplet si l’on ne mentionnait une floraison d’œuvres doctrinales, où s’exprime la philosophie politique des souverains (tels le Leal conselheiro du roi D. Duarte, le Tratado da virtuosa Benfeitoria de D. Pedro, futur régent), et d’œuvres apologétiques et mystiques, comme le Bosquet des délices (Boosco deleitoso ) et la Cour impériale (Corte imperial ), le premier constituant une sorte d’introduction à la vie dévote, le second cherchant à régler au mieux des intérêts de l’Église les problèmes que soulève la coexistence de plus en plus inamicale des trois religions.

La Renaissance

Humanisme et Contre-Réforme

Si le Portugal connut l’humanisme, certains facteurs freinèrent, puis contrarièrent son élan. Certes, sous l’impulsion de D. Manuel et de Jean III, de nombreux nobles et ecclésiastiques vont en Italie « faire leurs humanités », et en revanche la cour portugaise accueille des humanistes célèbres, dont Érasme; des Portugais enseignent dans les universités françaises, puis, rappelés par Jean III, viennent, en compagnie des humanistes Nicolas de Grouchy et George Buchanan, réformer les études universitaires portugaises. Le roi leur confie la direction du Collège royal de Coimbra. Il est vrai aussi que l’invention de l’imprimerie hâte la diffusion de la culture, et que se développe une littérature de cordel (en feuilles volantes), à la portée d’un public toujours plus vaste. Enfin, les expéditions maritimes donnent l’essor à toutes les sciences; bien avant F. Bacon, Duarte Pacheco Pereira, dans son Esmeraldo de situ orbis (1505-1508), proclame que « l’expérience est mère de toutes choses ». En Inde, le docteur Garcia de Orta publie en 1563 ses Colóquios dos simples e drogas , présentés au vice-roi par une ode de Camões, l’une de ses trois œuvres lyriques publiées de son vivant. À Lisbonne, Pêro de Magalhães Gândavo écrit son História da provincia de Santa Cruz (1576). Il est probable enfin que, sous l’influence d’Érasme et de ses disciples, l’humanisme se soit aventuré assez loin en matière religieuse, prônant le retour au texte biblique, et en matière politique et sociale, puisque les poètes Sá de Miranda et António Ferreira affirment la supériorité du savoir sur la naissance et la fortune.

Le protestantisme ne pénètre pas au Portugal et, pour des raisons qui tiennent à la mentalité (les nobles et le clergé de l’entourage du roi réprouvaient les audaces des humanistes) autant qu’à des circonstances politiques et économiques, Jean III et, à sa mort (1557), le cardinal régent D. Henrique et la reine s’engagent dans la voie de la répression: en 1547, l’Inquisition s’établit au Portugal; dès 1550, les humanistes venus de France sont tenus à l’écart, voire poursuivis, incarcérés, jugés et condamnés; en 1555, le Collège royal passe sous le contrôle des Jésuites; en 1564, les décisions du Concile de Trente sont promulguées sur l’étendue du royaume; la censure ecclésiastique est instituée et la politique antijuive aggravée. C’est la Contre-Réforme, renforcée après 1580, lorsque le Portugal et l’Espagne sont pour un temps unis sous la couronne de Castille.

Un genre nouveau: le théâtre

Ce fut durant la Renaissance qu’apparut le théâtre. Au Moyen Âge, le genre dramatique se réduisait à des sermons burlesques, de petites farces, des jeux et des autos (drames religieux), tous anonymes, des momos (ou pantomimes) sans dialogues. Le véritable créateur du théâtre est Gil Vicente, qui exprime dans ses œuvres les préoccupations de son temps. Il aura nombre de disciples et de continuateurs: António Prestes, Jerónimo Ribeiro, Camões... Parallèlement au théâtre vicentin, dont les pièces sont brèves et tiennent de la farce, de la moralité, et du roman courtois ou allégorique se développe un théâtre qui s’inspire plus directement de l’esprit de la Renaissance. Dans ses deux comédies Os estrangeiros et Vilhalpandos , Sá de Miranda (1481-1558) s’inspire de Plaute et de Térence, mais aussi des Italiens. Les deux comédies de Ferreira (1528-1569), Bristo et Cioso , sont de la même veine. On a dit que ce poète s’est aussi essayé au genre tragique avec la Castro (publiée en 1598). Or la comparaison vers à vers de la Castro (et plus encore de sa première version, récemment découverte, et intitulée Tragedia muito sentida e elegante de D. Inês de Castro ) avec la pièce de Bermúdez révèle sans doute possible que le texte portugais traduit toujours, et traduit mal, Nise lastimosa. De cette flibusterie littéraire, António Ferreira est innocent, car il est mort en 1569: c’est son fils qui, ayant fait main basse sur une traduction anonyme de Nise lastimosa , l’a alourdie de scènes mièvres ou baroques, et surtout a tenté – souvent avec succès – d’éliminer du prototexte portugais les absurdités et les contresens les plus flagrants, réussissant par là à mieux faire apparaître de quel côté se trouve l’original, et de quel côté le traducteur. Enfin, les trois comédies de Jorge Ferreira de Vasconcellos (env. 1520-1585), Eufrosina , Ulyssipo , Aulegrafia , destinées à la lecture plus qu’à la représentation, s’inscrivent dans la tradition vicentine; mais elles abondent en références à l’Antiquité et révèlent un don d’analyse psychologique. L’auteur y peint l’environnement familial et social de ses personnages avec un réalisme parfois bouffon, à résonance baroque et picaresque.

La Contre-Réforme et l’union avec l’Espagne marquent momentanément la disparition du théâtre portugais, au profit du théâtre espagnol, toujours vivant, et du théâtre scolaire d’inspiration jésuite, généralement rédigé en latin, et exclusivement interprété par des acteurs masculins.

Les thèmes et genres du Moyen Âge restent en honneur au cours du XVIe siècle: de Bernardim Ribeiro à Camões et à Diogo Bernardes, tous continuent de pratiquer la medida velha (rythmes anciens). Pourtant, l’influence de la Renaissance se marque par l’adoption de genres nouveaux, hérités de l’Antiquité (odes, élégies, églogues), ou venus d’Italie (sonnets, canzones ), et par le renouvellement de l’inspiration. Chacun y apporte néanmoins son tempérament personnel. Bernardim Ribeiro (1482 env.-1552), dont l’œuvre poétique majeure, Menina e moça , est écrite en prose rythmée, laisse percer un goût narcissique pour le chagrin: à travers une narration touffue, qui sacrifie beaucoup à la vogue du roman de chevalerie, se fait jour une psychologie subtile et tourmentée, qui dénote une connaissance particulière de l’âme féminine. Sá de Miranda manifeste son indépendance d’esprit, son dédain aristocratique pour les biens matériels et pour la nouvelle classe enrichie par les Grandes Découvertes. Ferreira, magistrat de formation, disciple fidèle d’Horace, est le seul poète portugais du moment qui n’ait pas écrit un seul vers espagnol. Tous prônent la composition d’une vaste épopée nationale; vœu que Camões exaucera. Ce dernier peut être considéré comme le plus accompli des poètes portugais de son temps. Les autres poètes italianisants, plus jeunes que Camões, ont surtout écrit pendant la domination espagnole. La disparition de la monarchie portugaise, l’Inquisition, la généralisation du mécénat les forcent à ignorer les problèmes politiques et sociaux et les conduisent à un académisme de bon ton. À défaut du Portugal, qui cesse d’exister comme entité nationale, chacun chante le fleuve de sa province: le Lima de Diogo Bernardes, le Minho de Pedro Andrade Caminha: c’est le temps des cortes na aldeia (cours de village) dont parlera Francisco Rodrigues Lobo. D’inspiration bucolique, visant à l’harmonie et à l’absolue correction des rythmes et des rimes, la poésie devient synonyme de virtuosité verbale.

Tous les historiens du XVIe siècle ont entrevu le rôle capital des Grandes Découvertes. Parmi eux se détache João de Barros (1497-1562). Il avait conçu une vaste synthèse historico-géographique, demeurée inachevée, et dont il ne subsiste que quelques Décades sur les conquêtes des Portugais en Asie. Touche-à-tout de talent, on lui doit un roman de chevalerie, des traités de grammaire et de langue, et même un dialogue philosophique en forme d’allégorie, la Marchandise spirituelle (Ropica Pnefma ). Son histoire, surtout panégyrique, exalte les héros et leurs exploits. Fernão Lopes de Castanheda (1500-1559) écrit História do descobrimento e conquista da India , publiée de 1551 à 1561, traduite en français par Nicolas de Grouchy, et d’où Montaigne tirera l’essentiel de sa documentation sur cette période: la narration est bien informée et objective, entremêlée de descriptions géographiques et ethnographiques. Damião de Gois (1502-1572) rédige une Crónica do Príncipe D. João et le début de la Crónica de D. Manuel où l’humaniste, disciple d’Érasme, s’insurge contre les actes d’obscurantisme et d’intolérance des souverains. Il faut enfin mentionner les Décadas de Diogo de Couto (1542-1616), conservateur des archives royales de Goa, qui se donnent comme la continuation de l’œuvre de Barros, mais que leur remarquable objectivité apparente à Castanheda.

À l’histoire peuvent se rattacher les Cartas de Jerónimo Osório, évêque de Silves, et tout un ensemble d’œuvres nées des voyages transocéaniques; documentaires comme les itinerários et les journaux de voyage; dramatiques, comme les relations de divers naufrages, réunies plus tard sous le titre d’História trágico-maritima. Seule la Peregrinação de Fernão Mendes Pinto (1510-1583) mérite d’être tenue pour une œuvre littéraire: récit des prodigieuses aventures de son auteur à travers l’Extrême-Orient, c’est une fresque colorée et luxuriante, d’où la satire picaresque n’est pas absente.

Le roman de chevalerie se survit, entre autres, avec le Palmeirim de Inglaterra de Francisco de Morais (1547). Enfin, la Consolation aux tribulations d’Israël (1553) de Samuel Usque, juif portugais réfugié à Ferrare, et Imagem da Vida Cristã (1572) d’Heitor Pinto, qui s’efforce de concilier platonisme et ascétisme chrétien, attestent l’intérêt que l’humanisme porte aux problèmes religieux.

La domination espagnole

Pendant la longue éclipse qui correspond à la période d’union avec l’Espagne, le Portugal ne connaît aucune tentative littéraire originale. La poésie est surtout représentée par les épigones de Camões; les épopées, dans lesquelles le merveilleux chrétien concurrence, à la manière du Tasse, les ornements mythologiques, et où l’on pleure le désastre d’Alcácer Quivir et l’indépendance perdue, se multiplient; la poésie bucolique trouve son meilleur représentant avec Francisco Rodrigues Lobo (1579-1621), auteur de seize dialogues didactiques groupés sous le titre de Corte na aldeia , de pastorales romancées et de dix églogues. Ces œuvres écrites dans une langue pure et froide, correctement versifiées, annoncent déjà, malgré des caractéristiques baroques, le classicisme du siècle suivant.

On discerne dans l’historiographie de cette époque deux tendances: d’une part, elle s’infléchit vers l’histoire romancée, recourt au merveilleux, pour flatter une clientèle de plus en plus populaire; d’autre part, elle reflète les sentiments antiespagnols du pays asservi mais non soumis. Les principaux historiens de ce temps sont des religieux de divers ordres. Parmi une foule d’ouvrages mineurs, dont les auteurs pratiquent la « falsification pieuse », émerge l’entreprise de Frei Luís de Sousa, dont l’História de S. Domingos (1623) et la Vida de frei Bartolomeu dos Martires (1619).

Restauration et siècle des Lumières

L’année 1640 marque le recouvrement de l’indépendance par le Portugal et l’avènement de la dynastie de Bragance. Derrière la grandiose façade baroque, le pays est traversé de courants contradictoires. Tandis que l’aristocratie s’efforce de maintenir son influence en occupant les postes de direction et en s’assurant le monopole de l’exploitation des mines d’or du Brésil, une bourgeoisie d’affaires, où dominent les « nouveaux chrétiens », s’associe aux marchands d’Italie, des Pays-Bas ou de Rouen et menace de sa puissance financière la suprématie de la noblesse. Des rivalités confuses opposent les divers ordres religieux; une sourde animosité anime les classes éclairées contre le Saint-Office, tandis que l’enseignement tente d’échapper au monopole des Jésuites et que l’historiographie se laïcise.

La poésie a les caractéristiques de l’art baroque: maniérisme, emphase, pratique constante des concetti , sous l’influence de Góngora; la Fénix renascida (de 1715 à 1728) et le Postilhão de Apolo (1762) sont les Cancioneiros qui renferment les compositions des poètes baroques. Les poésies les plus lestes en sont éliminées; comme dans le Cancioneiro geral , on n’y trouve ni ordre ni classement. Ces compositions, par la soif d’évasion, le goût du fantastique et les préoccupations cabalistiques qu’elles attestent, méritent la qualification de préromantiques.

En même temps, une littérature romanesque et sentimentale se dessine, à laquelle les femmes contribuent, les religieuses notamment; sous leur plume se lisent de timides mais poignantes protestations contre la réclusion des femmes. Les Lettres portugaises de sœur Mariana Alcoforado, bien qu’elles soient apocryphes, manifestent cette tendance.

Trois noms dominent cette époque: Francisco Manuel de Melo (1608-1666), António Vieira et António J. da Silva (1705-1739). Le premier, courtisan, guerrier, diplomate, homme d’affaires, est aussi le plus grand polygraphe de son temps. Son œuvre doctrinale révèle une inquiétude janséniste, et il n’a pas été sourd au bouillonnement d’idées de son siècle. António José da Silva, « nouveau chrétien », condamné au garrot et au bûcher comme judaïsant, laisse une œuvre théâtrale importante. La majorité des neuf pièces qu’il a composées sont truffées de mythologie et se jouaient sur un théâtre de marionnettes. Sa transposition du Don Quichotte et Guerras do alecrim e da mangerona (La Guerre du romarin et de la marjolaine ), pièces bouffonnes et picaresques, d’un réalisme truculent, contrastent avec la préciosité et l’afféterie des pièces mythologiques. Dans toutes, l’auteur parvient à exprimer ou à suggérer ses sentiments: satire de la magistrature dans Don Quichotte , allusions, dans Amphitryon , à la vie aventureuse de Pedro II et João V, et, dans la même pièce, attaque à peine voilée contre la justice expéditive du Saint-Office. Quant à la comédie de Francisco Manuel de Melo, Le Gentilhomme apprenti (O Fidalgo aprendiz , 1646), pièce haute en couleur, dans la tradition de Gil Vicente et de Lope de Vega, on a pu y voir un modèle du Bourgeois gentilhomme , bien qu’il soit plus vraisemblable que les deux pièces procèdent d’une source commune: la Vita humana , du jésuite Luís da Cruz, imprimée à Lyon en 1605, et diffusée en Europe dans les collèges de jésuites, où fréquentèrent Francisco Manuel et Molière. On notera aussi l’influence probable des Joyeuses Commères de Windsor sur le dénouement de la comédie portugaise, et celle de La Cortegiana de l’Arétin sur certaines séquences dramatiques de la pièce.

Cette période voit également éclore une littérature mémorialiste, violemment partisane, mais qui constitue un ensemble précieux de documents sur la vie portugaise de l’époque, et une historiographie, dont l’initiateur au XVIIe siècle, Manuel Severim de Faria, inaugure, par le souci du document et le refus de la rhétorique, la tendance à annexer l’économie à l’histoire, la nouvelle conception historique de l’Académie royale d’histoire, fondée en 1720 par Jean V.

L’une des œuvres les plus caractéristiques de la littérature baroque, rédigée dans les années qui suivirent la Restauration, mais publiée un siècle plus tard, est Arte de furtar (en d’autres termes Manuel du parfait voleur ). Longtemps attribuée à António Vieira, on la donne aujourd’hui presque unanimement au Padre Manuel da Costa, S. J. Baroque par sa composition, elle prétend énumérer toutes les ruses inventées par les larrons pour piller leurs victimes. En fait, c’est un ouvrage didactique, qui veut mettre en garde les honnêtes gens et le roi tout le premier contre de telles pratiques. Mais, en dépit de préjugés de tous ordres, une indépendance d’esprit s’y fait jour, ainsi qu’une tendance de l’auteur à s’instituer le guide du monarque. Écrit dans ce style à la fois familier et éloquent qui caractérise la langue sermonnaire, l’ouvrage regorge d’anecdotes savoureuses et nous restitue fidèlement les mœurs de ce siècle de guerre froide (et parfois chaude) avec la Castille, ou les Pays Bas, faisant revivre sous nos yeux les représentants les plus colorés de toutes les classes sociales. Avec Fastigímia , Monstruosidades do tempo e da Fortuna et Diabinho de mão furada , Arte de furtar constitue la partie la plus indestructible de la littérature baroque.

Le siècle des Lumières, caractérisé en Europe par la promotion économique de la bourgeoisie et ses revendications politiques et sociales, dont les écrivains se font à des titres divers les porte-parole, se manifeste aussi dans la péninsule Ibérique par l’évolution des idées; mais celle-ci ne s’inscrit pas dans les faits. L’Église et la monarchie maintiennent toujours des structures rigides, qui ne se disloqueront qu’avec l’occupation napoléonienne.

Pour l’heure, le despotisme éclairé du marquis de Pombal résout les contradictions d’une bourgeoisie instruite cherchant à s’affranchir de ses origines, mais rejetée par la noblesse de sang. En littérature, on observe un renouveau pédagogique, le recours à un strict classicisme qui se réclame de Boileau, mais aussi l’éclosion d’une prose militante, qui prône la tolérance religieuse, l’égalité civile, l’accroissement des libertés. António Verney et les membres de l’Arcadie lusitanienne (1757-1765), ceux de la Nouvelle Arcadie (1790) et des différentes académies provinciales ou brésiliennes, qui sont comme la projection des deux premières, expriment tous les aspects de cet idéal. Les tentatives poétiques de cette époque s’exercent dans le domaine de la poésie précieuse et de la poésie imitée des anciens. L’influence des classiques français est prépondérante. Le poète Corrêa Garção (1724-1772) s’inspire des Satires de Boileau (Les Embarras de Paris deviennent ceux de Lisbonne); António Cruz e Silva (1731-1799 ), dans son poème Hissope , démarque trop souvent Le Lutrin . Les productions théâtrales ne sont guère meilleures. Tous les membres de l’Arcadie ont écrit des tragédies et des comédies, mais aucune ne mérite d’être mentionnée (le tremblement de terre de 1755, responsable de l’écroulement de toutes les salles de Lisbonne, explique en partie le retard du Portugal en matière théâtrale). Du moins ces pièces expriment-elles toutes cet enthousiasme illuministe, qui témoigne d’un déferlement d’idées. Par son réalisme gaillard, la comédie lègue un style à la génération suivante; mais on trouve surtout des traductions (avouées ou non) d’auteurs français (de Corneille à Voltaire) ou anglais (Addison). La seule entreprise originale est celle de Nicolas Tolentino (1740-1811): parasite des grands, mais conscient de sa servitude, il se venge par des satires où le vieux Portugal féodal, héroïque, camonien et baroque s’évanouit sous les sarcasmes pour faire place au Portugal quotidien, contemporain en quelque sorte. Sa satire sur La Guerre , où le réalisme le dispute à l’ironie féroce et glacée, n’est pas sans rapport avec l’art d’un Goya.

Déjà l’amertume de Tolentino insuffle dans la littérature un certain lyrisme qui, allié à l’amour du pittoresque, ouvre la voie au romantisme. Ici encore, le rôle des traductions (de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand) vaut d’être signalé. L’exotisme fait son entrée dans les lettres portugaises avec le Brésil. La morbidité amoureuse de José Anastácio da Cunha, l’égocentrisme de Bocage, son amour des images funèbres et nocturnes relèvent déjà du romantisme. En vain, Filinto Elísio (1734-1819), le dernier des arcadiens, et José Agostinho de Macedo, admirateur des Anglais, francophobe, vouant ses adversaires aux foudres de l’Inquisition, s’insurgeront-ils contre cette poésie des ténèbres: au Portugal comme ailleurs, l’évolution ne connaît pas de retour.

Romantisme et réalisme

Au cours du XIXe siècle, l’évolution littéraire reflète celle des grands États européens: le romantisme portugais est tributaire du Sturm und Drang , de Rousseau, de Chateaubriand, des poètes anglais et italiens. L’influence de Lamartine et de Hugo, des romans historiques de Walter Scott, des romans humanitaires d’Eugène Sue, de George Sand et de Dickens, du mélodrame et du drame romantique est également perceptible.

Encore mal dégagée des conventions de l’arcadisme, affectant un peu plus tard la haine du « bourgeois » (le brasileiro ), puis donnant, au tournant du siècle, une tonalité sociale à son lyrisme, la poésie portugaise n’a cessé de rester accordée aux lettres européennes tout en maintenant son originalité. Les caractères proprement portugais du romantisme sont la tendance à la décentralisation littéraire et à la mise en honneur du folklore; une nostalgie de l’histoire médiévale et le désir d’exalter les preux du temps jadis; une résurgence de l’esprit antiespagnol et plus généralement xénophobe (les intrigues du voisin et des Anglais étant tenues pour responsables de l’étouffement des libertés sous les nombreuses dictatures qui jalonnent la première moitié du siècle); enfin la fidélité à un catholicisme traditionnel, assoupli et humanisé par l’influence de Lamennais. Garrett et Herculano traduisent chacun à leur manière cette double sollicitation de l’ouverture européenne et du repli sur soi-même.

Des poètes du groupe du Trovador , dont est fort proche António de Castilho, qui prône une poésie formelle, éclectique, à la langue vaporeuse et imprécise, se détache Augusto Palmeirim; le roman historique est représenté par Rebelo da Silva, disciple d’Herculano, qui voyait en lui un nouveau Walter Scott, et Teixeira de Vasconcellos (1816-1878 ), qui romança la guerre civile de 1846 dans Le Plat de riz sucré (O Prato de arroz doce ).

La seconde vague du romantisme se situe au temps de la Regeneração (1851-1876); elle assimile le lyrisme social, mais d’une façon proprement nationale: socialisme agraire et petit-bourgeois, rêve d’une fraternisation entre le paysan et l’aristocratie campagnarde. C’est le temps de la critique historique, de la littérature pamphlétaire, du drame à thèse. L’influence de Michelet et de Renan est décelable dans l’œuvre de Latino Coelho. Celle de Victor Hugo se note dans le D. Jaime (1862) de Tomás Ribeiro, que Castilho ne craignait pas de placer au-dessus des Lusiades , et qui conte en termes d’épopée la résistance d’un jeune noble de la Beira contre la domination de Philippe II, et dans la Delfina do Mal du même auteur, où se fait jour un lyrisme humanitaire et social. Romantique comme Ribeiro, Gomes de Amorim use de l’exotisme dans ses poésies qui, évoquant la splendeur équatoriale du Brésil, font de cet écrivain un précurseur des parnassiens. Enfin, évoluant comme en France et en Angleterre, le roman, historique d’abord, s’attache à peindre la vie contemporaine, après être passé par l’histoire récente. Le premier des romanciers de la nouvelle époque est Júlio Diniz (1839-1871) (Uma familia inglesa , As Pupilas do Senhor Reitor , Fidalgos da Casa Mourisca ), dont la formule est balzacienne et annonce le naturalisme par la sobriété du style, et le recours au temps-atmosphère, au cours duquel les événements mûrissent, mais dont les conceptions idéologiques sont accordées à l’état de stagnation sociale pendant lequel il écrit. Quelques développements humanitaires, des épilogues heureux, mais d’une sensibilité affectée (qui ne sont pas incompatibles avec des audaces dans la peinture des sentiments), ne peuvent faire oublier ni sa maigre expérience sentimentale ni le caractère factice de sa vision sociale.

Vers la fin de cette période, Castelo Branco (1826-1890) occupe une place à part: romancier, historien, poète, polémiste, dramaturge, il incarne les aspirations les plus contradictoires de ce temps.

La génération suivante, qui a trente ans en 1870, se distingue par son non-conformisme. Les jeunes auteurs, groupés à Coimbra, puis à Lisbonne, dans le Cénacle et dans les Conférences démocratiques, secouent la dictature littéraire de Castilho, entamant avec lui une querelle connue sous le nom de Questão coimbrã , optant, contre le formalisme académique de Castilho et de sa suite, pour une poésie sociale, voire socialiste, ouverte aux grands courants d’idées européens. Les personnalités de ce groupe, le poète Antero de Quental, le polygraphe et critique littéraire Teófilo Braga, le romancier Eça de Queirós, l’historien Oliveira Martins, ne suivront pas un même itinéraire spirituel. Antero do Quental (1842-1891), auteur des Primaveras românticas et de Raios de extinta luz , puis d’odes et de nombreux sonnets (genre qu’il réhabilite), franchit toutes les étapes du romantisme. Mystique à ses débuts, il subit l’influence de Proudhon, chante les grandes révolutions européennes et la Commune, puis se retrouve désabusé, douloureusement conscient de sa double nature paradoxale: « Je pense comme Michelet, comme Proudhon, comme les hommes d’action; je sens, j’imagine, et suis comme l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ », écrit-il. Une grave et mystérieuse maladie, le déclin des forces révolutionnaires en Europe, les poursuites engagées au Portugal contre l’Internationale, les palinodies de son intime ami Oliveira Martins le mènent au suicide (1891). Braga (1843-1924) subit lui aussi l’attrait du romantisme humanitaire, incarné par La Légende des siècles ; mais, comtiste et positiviste plus que socialiste, il incline vers l’idéologie républicaine, prend part aux Conférences démocratiques, dirige, après Eça, la revue Farpas avec Ramalho Ortigão, organise somptueusement avec celui-ci le centenaire de la mort de Camões, d’où dérive l’agitation républicaine. Poète à ses débuts, puis polémiste, historien et critique littéraire, il symbolise ce radicalisme avant la lettre, positif et anticlérical, qui lui vaut de diriger le premier gouvernement provisoire de la République. Queirós (1845-1900) tient au Portugal, dans les années 1880-1900, la place qu’occupent ensemble en France Flaubert, Théophile Gautier et Anatole France. Martins (1845-1894) révèle dès ses premiers essais littéraires des talents d’historien. Comme Quental, il adhère d’abord au socialisme proudhonien. Mais l’échec de la grande grève de 1872 lui fait entrevoir des possibilités d’action plus féconde que l’agitation: le réformisme, à partir des institutions établies. Devenu parlementaire, il poursuit en même temps son œuvre d’historien. Il attribue au hasard et aux fortes personnalités un rôle déterminant dans les grands événements historiques: il s’attachera donc à peindre, dans República romana , Os Filhos de D. João I , dans l’História de Portugal , pièce maîtresse de sa Bibliothèque des sciences sociales , de grandes fresques suggestives rehaussées par des méditations psychologiques à la manière de Tacite.

Dans le domaine du roman, les épigones d’Eça de Queirós suivent les leçons de Zola (Lourenço Pinto) ou de Balzac (Teixeira de Queirós): le poids de l’hérédité, le conditionnement sociologique de leurs héros apparentent leurs œuvres à la littérature scientifique. Il faut citer à part Fialho de Almeida, dont la peinture sociale est pauvre, mais dont la complaisance pour le laid et le morbide révèle l’influence russe, celle des Goncourt, des poètes et romanciers du fantastique – Edgar Poe et Maupassant entre autres. Quant au théâtre naturaliste portugais, il n’a produit que des drames médiocres destinés à alimenter le répertoire du Théâtre-Libre , fondé par Luciano de Castro à l’imitation d’Antoine.

La poésie de la fin du siècle se réclame du Parnasse, malgré le romantisme d’arrière-saison de Guerra Junqueiro. Le meilleur poète demeure Cesário Verde, mort à trente ans, dont la poésie âcre rappelle celle de Baudelaire. Gomes Leal, plus artiste, exprime à sa manière le dualisme fondamental, qui est le drame d’Antero do Quental, ou mieux l’incompatibilité entre la sollicitation matérialiste et mécaniste, et celle de la théologie et de l’occultisme. Tous consacrent une bonne partie de leurs œuvres à l’évocation, pittoresque ou nostalgique, des campagnes portugaises, ce qui donne la vraie note d’originalité à une poésie trop souvent imitative.

Tendances de la littérature contemporaine

Le XXe siècle littéraire commence avec le mouvement qui se déclenche, vers 1915, à partir de la revue Orfeu , et auquel sont liés les noms de Fernando Pessoa, Mário de Sá Carneiro et Almada Negreiros. Orfeu constitue le moment le plus intensément révolutionnaire de la littérature portugaise du XXe siècle non seulement parce que la scène littéraire a été violemment ébranlée par les représentants d’une génération qui se voulait capable de toutes les transgressions, mais aussi parce que, dans l’œuvre poétique et dans les essais de Pessoa, dans la poésie et la fiction de Sá Carneiro ou dans quelques textes d’Almada Negreiros, se produit une véritable révolution ontologique où sont remis en cause tous les fondements de la relation du langage avec la réalité et de l’identité du sujet. Chez Fernando Pessoa (1888-1935), la création d’un système de personnalités multiples, s’organisant en une mise en scène d’hétéronymes (depuis le « maître Caeiro », qui revendique l’héritage de Cesário Verde, jusqu’à Álvaro de Campos, Ricardo Reis ou Bernardo Soares, en passant par Pessoa lui-même, et le fait que son œuvre ait été peu à peu révélée par une suite de textes inédits font qu’il est possible de lire pratiquement toute la littérature portugaise contemporaine comme un long et parfois polémique dialogue avec cet écrivain.

Si Orfeu a constitué un véritable choc, nous ne pouvons toutefois oublier que certains des participants au mouvement n’avaient pas effectivement rompu avec les principes esthétiques du XIXe siècle. Le modernisme est né à travers une relation complexe et contradictoire avec, d’une part, une tradition symboliste ou décadente (représentée principalement par Eugénio de Castro et Gomes Leal) qui a atteint une véritable qualité esthétique avec Teixeira de Pascoaes (1877-1952), lui-même à l’origine du mouvement saudosista et, d’autre part et surtout, avec l’extraordinaire poète qu’est Camilo Pessanha (1867-1926), auteur d’un livre admirable, Clepsidra (Clépsydre ). Toujours dans la première moitié du siècle, il est indispensable de signaler l’œuvre de Raúl Brandão (1867-1930), auteur de Húmus et d’autres textes de fiction ou de théâtre se rapprochant d’une prose poétique aux racines expressionnistes.

Le deuxième grand moment de la littérature portugaise du XXe siècle s’organise autour de la publication de la revue Presença (1927-1940). Un article d’Eduardo Lourenço a posé une question fondamentale: Presença représente-t-elle une seconde phase du mouvement moderniste, comme le prétendent ses principaux responsables, ou doit-on la considérer comme une « contre-révolution du modernisme portugais », qui, cherchant à reprendre à son compte certains aspects de la première phase révolutionnaire, les a dépouillés de leur violence et de leur radicalité? Il est certain que Presença a donné une légitimé institutionnelle au scandale des premiers modernistes, et que, grâce à elle, la critique a commencé à reconnaître et à étudier Pessoa ou Sá Carneiro. D’un autre côté, toute l’esthétique de Presença , influencée par Croce et la Nouvelle Revue française , par Proust, Dostoïevski et Gide, se caractérise par une dimension psychologique où le drame du sujet s’arrête au seuil d’une psychanalyse imparfaitement assimilée. Les principaux noms de cette génération sont ceux de Miguel Torga, lequel, peu à peu, s’assumera en tant qu’écrivain de la terre portugaise, amplement chantée comme un lieu de dureté primordiale et d’exemplarité éthique; de José Régio, poète à l’exaltation narcissique et réthorique, auteur d’une fiction capable d’exprimer les contradictions morales, religieuses et sexuelles du sujet (Jogo da Cabra-Cega ); d’Adolfo Casais Monteiro, essayiste et critique de grande qualité, poète irrégulier mais très sensible aux drames européens de son temps; de João Gaspar Simões, devenu la première grande figure de la critique journalistique portugaise; et de Vitorino Nemésio, qui, plus qu’un historien et un critique, a été un extraordinaire poète (L’Animal harmonieux et autres poèmes ) et l’auteur d’un des grands romans portugais du XXe siècle: Gros Temps sur l’archipel . Toujours pour la première moitié de notre siècle, nous devons mentionner: António Sérgio, historien, philosophe et critique littéraire, qui, par l’exercice inventif d’un rationalisme critique, a jeté les bases d’un véritable essai portugais; Aquilino Ribeiro, maître de la prose régionaliste, exemple de prolongement d’une tradition remontant à Camilo Castelo Branco; Ferreira de Castro, pourvu d’une grande sensibilité sociale, qui doit sa notoriété internationale à la traduction que Cendrars a faite de La Forêt vierge ; José Gomes Ferreira, qui, à travers une poésie et une fiction sensibles aux drames de son temps, est devenu une personnalité tutélaire du néoréalisme des années quarante; ou encore, pour la fiction, des auteurs comme José Rodrigues Miguéis, Branquinho da Fonseca ou Marmelo e Silva (Sedução ).

Les années quarante sont marquées par une valorisation de la dimension idéologique de la littérature provenant d’une lecture parfois superficielle du marxisme. Les principaux théoriciens de ce mouvement, qui s’est nommé néoréaliste, ont été Mário Dionísio (également poète et romancier), Óscar Lopes (qui a ouvert sur de larges perspectives philosophiques et linguistiques l’exercice de la critique et de l’histoire littéraires), António José Saraiva (qui a évolué vers une histoire de la culture et des mentalités) et Mário Sacramento. Sur le plan de la fiction, au-delà de l’importance un peu mythique de deux romans de Soeiro Pereira Gomes, restent surtout quelques œuvres de Manuel da Fonseca (principalement Seara de Vento ), ainsi que les romans de Carlos de Oliveira (Petits Bourgeois , Une abeille sous la pluie et, dans les années soixante-dix, un des plus étranges et complexes romans de la littérature portugaise, Finisterra ). Dans une deuxième phase du néoréalisme, avec une dimension plus urbaine, apparaissent quelques noms marquants, comme celui de José Cardoso Pires (Le Dauphin ) et d’Augusto Abelaira. Nous devons encore signaler un auteur qui s’inscrit en marge du mouvement, mais qui a eu, par sa dimension humaniste, une énorme répercussion dans l’opinion publique et beaucoup de traductions à l’étranger: Fernando Namora.

De 1940 à 1950, d’autres tendances surgissent sur la scène littéraire portugaise. D’un côté, nous assistons à l’éclosion d’un surréalisme tardif, dont Mário Cesariny est le représentant le plus notable, et qui aura une expression hétérodoxe dans l’œuvre poétique d’Alexandre O’Neill. D’un autre côté, certains affirment l’autonomie de l’œuvre littéraire face aux pressions idéologiques, sans que cela signifie l’abandon des préoccupations politiques. L’œuvre extrêmement complexe (poésie, romans, critique et essais) de Jorge de Sena en est un exemple: son roman, Signes de feu , est une référence fondamentale dans la fiction contemporaine. Si quelques auteurs défendent un retour à certains aspects de la tradition littéraire (autour de revues telles que Távola Redonda et Graal , les plus significatifs de ces auteurs étant David Mourão-Ferreira et Fernanda Botelho), d’autres affirment surtout la poésie comme une valeur absolue: c’est le cas du lyrisme de Sophia de Mello Breyner et de Rui Cinatti. Dans les années cinquante, quelques œuvres, émanant de la critique sociale, s’engagent sur des voies esthétiques entièrement émancipées: c’est le cas de Vergílio Ferreira qui construit une des grandes œuvres d’interrogation métaphysique de la seconde moitié du XXe siècle (Apparition , Pour toujours , Au nom de la terre ). Dans une perspective bien distincte, Agustina Bessa-Luis, auteur de La Sibylle , crée des univers romanesques d’une grande densité, dominés par des figures féminines auréolées d’une mystérieuse autorité. Quant à Natália Correia, elle exprime le sentiment de la révolte dans une œuvre qui prend racine dans la matière verbale surréaliste.

Dans les années soixante, nous constatons, sur le plan de la poésie, un retour à une attitude plus explicitement politique, que ce soit par la récupération du lyrisme de tradition néoréaliste (qui conduit aux poèmes de Manuel Alegre et, dans un autre registre, à la poétique de la pudeur, de la confidence et de l’auto-ironie de Fernando Assis Pacheco), ou que ce soit par une théorie de la valeur matérielle du mot ainsi que de la rigueur de la construction textuelle, qui trouve son expression la plus notable chez les auteurs de Poesia 61 (Luiza Neto Jorge, Gastão Cruz, Fiama Hasse Pais Brandão). Dans le domaine de la prose, nous assistons à une véritable reformulation des structures syntaxiques sous l’effet d’une violence et d’une invention qui prennent ce qu’il y a de plus radical dans les textes d’Almada et dans les poèmes d’Álvaro de Campos, hétéronyme de Pessoa: Nuno de Bragança, Maria Velho da Costa, Ruben A., Almeida Faria sont quelques-uns des représentants d’une nouvelle attitude de confiance dans les capacités d’une fiction portugaise qui éclôt dans les annnées soixante-dix avec les œuvres de Lídia Jorge, Maria Judite de Carvalho, Luiza Costa Gomes, Eduarda Dionísio, Hélia Correia, Maria Isabel Barreno, Teolinda Gersão, Alçada Baptista, José Amaro Dionísio, Rui Nunes et surtout avec ce cas unique et perturbant qu’est la fiction poétique et réflexivement autobiographique de Maria Gabriela Llansol (Les Errances du mal , Un faucon au poing ). Remarquons que l’explosion d’une littérature féminine se produit surtout après 1974. Dans les années quatre-vingt, nous assistons à la consécration de deux romanciers qui acquièrent rapidement une dimension internationale hors du commun: António Lobo Antunes (Le Cul de Judas , Traité des passions de l’âme) et José Saramago (Le Dieu manchot , L’Évangile selon Jésus-Christ ).

Dans le domaine de la poésie, à la textualité des années soixante succède une discursivité plus narrative et confidentielle dans les années soixante-dix. Les figures dominantes de cette période sont Eugénio de Andrade et Sophia de Mello Breyner, en un premier temps, auxquelles nous devons ajouter les noms de Fernando Echevarria, de Fernando Guimarães et de Pedro Tamen; puis, dans un deuxième temps, ceux de Ruy Belo, grand poète disparu prématurément, de Carlos de Oliveira, d’António Ramos Rosa et de Herberto Helder. Vient ensuite l’œuvre d’ António Osório, que certains auteurs plus jeunes, tels Joaquim Manuel Magalhães – également critique de première qualité – et João Miguel Fernandes Jorge, aident à révéler. Dans la poésie plus récente, mentionnons au moins Vasco Graça Moura, Manuel António Pina, José Agostino Baptista, Manuel Gusmão, António Franco Alexandre, Luís Miguel Nava, Castro Mendes, Paulo Teixeira, Al Berto et, surtout, Nuno Júdice.

Dans le domaine de l’essai, enfin, le grand nom de la seconde partie du XXe siècle est sans conteste Eduardo Lourenço, avec une œuvre extrêmement variée d’où ressortent des interprétations du destin portugais (Le Labyrinthe de la saudade ) et de très lucides analyses de la situation européenne (L’Europe introuvable ), ainsi qu’une interprétation particulièrement innovatrice de Pessoa.

Littératures africaines d’expression portugaise

Bien que nées dans la seconde moitié du XIXe siècle, les littératures des anciennes colonies portugaises d’Afrique ne s’affirment qu’à partir de 1936 avec, dans les îles du Cap-Vert, la création de la revue Claridade 漣 où sont publiés notamment quelques chapitres du roman Chiquinho , de Baltasar Lopes, qui révèle un archipel victime de la sécheresse, délaissé par la métropole, mais possédant une nette personnalité culturelle. Ces aspects, qui rappellent les thèmes de la littérature brésilienne du Nordeste, seront repris par la suite dans des œuvres oscillant entre le lyrisme et la dénonciation, souvent dramatiques, comme celles de Manuel Lopes, Luís Romano ou Teixeira de Sousa.

En Angola, après le roman Terra morta , de Castro Soromenho (publié au Brésil en 1949), qui dénonce lui aussi la situation coloniale, c’est également une revue, Mensagem , qui réunit en 1951 les principaux artisans d’une littérature résolument angolaise: citons parmi eux les poètes (et futurs responsables nationalistes) Agostinho Neto, Viriato da Cruz ou António Jacinto. La lutte pour l’indépendance (1961-1974) marque naturellement cette littérature. Ainsi, le plus connu des auteurs angolais, José Luandino Vieira, écrit en prison la plupart de ses nouvelles et romans. Caractérisée par une expression populaire devenant de plus en plus personnelle, son œuvre évoque tout à la fois la résistance des bidonvilles de Luanda, la plénitude d’une enfance où les différences sociales et raciales étaient moins sensibles (lui-même est d’origine portugaise) ainsi que la richesse d’une intense expérience du métissage culturel. Dans le domaine poétique, retenons les subtiles élaborations de Ruy Duarte de Carvalho ou d’Arlindo Barbeitos, tous deux marqués par le pouvoir de suggestion de la poésie traditionnelle africaine.

Au Mozambique, la fiction est représentée avant l’indépendance par un recueil de nouvelles de Luís Bernardo Honwana (Nós matámos o cão tinhoso ), où sont finement dépeintes les relations imposées par le colonisateur. Mais c’est à la poésie que revient le premier plan, avec les cris de révolte de Noémia de Sousa vers 1950, puis l’élaboration très personnelle et enracinée de José Craveirinha ainsi que les graves interrogations de Rui Knopfli sur son identité mozambicaine 漣 sa famille étant d’origine portugaise.

En ce qui concerne l’archipel de São Tomé et Príncipe, citons le nom du poète Francisco José Tenreiro qui, le premier, en 1942, a chanté les valeurs de la négritude. Enfin, pour ce qui est de la littérature embryonnaire de Guinée-Bissau, retenons la poésie à la fois humaniste et engagée de Vasco Cabral.

Dans les années qui ont suivi les indépendances à partir de 1975, la plupart des écrivains se sont tout d’abord identifiés aux nouveaux régimes d’inspiration marxiste, puis ont repris leur autonomie. Le nouvelliste Manuel Rui et le romancier Pepetela, tous deux angolais, ont ouvert la voie, mêlant humour et critique sociale. Au Cap-Vert, Germano Almeida, avec le roman O meu poeta , donne en 1990 une tonalité plus politique à sa critique. Enfin, au Mozambique, le nouvelliste et romancier Mia Couto, grande révélation de ces dernières années, ajoute à ces divers aspects une belle liberté expressive. Ces différentes facettes sont le signe d’un renouveau de l’ensemble de ces littératures.

Portugal
(République portugaise) état d'Europe mérid., dans l'O. de la péninsule Ibérique, sur l'Atlantique; 91 985 km² et 10 336 900 hab. (avec les Açores et Madère); cap. Lisbonne. Nature de l'état: rép. parlementaire. Langue off.: portugais. Monnaie: escudo. Relig.: cathol. (95 %). Géogr. phys. et hum. - Au N. du pays dominent les hautes terres (1 991 m dans la Serra de Estrella), au climat méditerranéen humide, alors que le S. est constitué de plaines et de bas plateaux au climat plus chaud et plus sec. Trois grands fleuves nés en Espagne, le Douro, le Tage et le Guadiana drainent le pays. Le littoral s'étire sur 850 km; généralement bas et rectiligne, il correspond à des plaines qui groupent 70 % de la population et les principales villes. Après une forte croissance démographique (1950-1970) et l'émigration (850 000 Portugais en France), la tendance s'est inversée. écon. - Le Portugal est, avec la Grèce, le pays le moins développé de l'Union européenne. L'agriculture, déficitaire, emploie 20 % des actifs. Liège et vin de Porto sont exportés. Depuis 1986, la croissance industrielle est soutenue par les capitaux étrangers et les aides de l'U.E.: textile-habillement, matériel de transport, agro-alimentaire, chaussure. Porto et Lisbonne sont les deux grands centres industriels, Sines étant le pôle pétrochimique. Le tourisme et les transferts des 3 millions d'émigrés sont un support fin. important. La politique de privatisation, lancée en 1989, voudrait remédier à l'inflation, à l'endettement. En 1995, le déficit budgétaire était encore de 5 %. Hist. - Occupée dans l'Antiquité par les Lusitaniens, tribus ibères, la région fut définitivement conquise au Ier s. av. J.-C. par les Romains. Envahie par les Alains, les Suèves et les Wisigoths (Ve s.), ensuite par les Arabes (711), elle suivit le sort de l'Espagne. En 1097, Henri de Bourgogne reçut d'Alphonse VI de Castille et de Léon, son beau-père, le comté de Portugal (au N.), qui, en 1139, forma un royaume indép. Le roi Alphonse Ier Henriques repoussa les Maures jusqu'à Lisbonne (1147). La reconquête fut totale en 1249. Puis vinrent les grandes expéditions marit.: Jean Ier (1385-1433), assisté par son fils Henri le Navigateur, Jean II (1481-1495) et Manuel Ier le Fortuné (1495-1521) entreprirent l'exploration et l'exploitation des côtes africaines, indiennes et brésiliennes. La dynastie d'Aviz (1383-1580) s'étant éteinte, Philippe II d'Espagne revendiqua la couronne. Lié à l'Espagne, le Portugal déclina: son empire maritime, attaqué par les Anglais et les Hollandais, s'effrita. En 1640, les Portugais se révoltèrent contre le gouv. espagnol, se donnèrent pour roi Jean IV de Bragance et obtinrent chèrement leur indépendance. Le Portugal s'attacha à exploiter le Brésil. En 1703, pour se préserver de la puissance espagnole, il tomba sous la dépendance écon. de l'Angleterre. Napoléon Ier fit occuper le Portugal (1807), qui se libéra complètement avec l'aide des Anglais en 1811. Jean VI de Bragance, réfugié au Brésil dès 1807, n'en revint qu' en 1821. En 1910, un coup d'état militaire renversa la royauté. Un régime républicain fit place à une rép. unitaire corporative instaurée par Salazar, qui, sans porter officiellement le titre de chef de l'état, gouverna en dictateur. L'ère de la décolonisation fut fatale au régime; en 1961, Diu, Goa et Damân furent annexés par l'Inde; en Afrique, l'agitation s'étendait de l'Angola au Mozambique et à la Guinée-Bissau. Salazar malade, Caetano gouverna de 1968 à 1974. Le 25 avril 1974, une junte, composée d'officiers supérieurs hostiles à la poursuite des guerres coloniales et appuyés par l'ensemble des forces armées, renversa Caetano et le salazarisme. Lors du "printemps portugais", ou "révolution des oeillets", les partis de gauche se révélèrent puissants dans le pays et au sein du Mouvement des forces armées (M.F.A.), qui gouverna et décolonisa. Les communistes furent écartés du pouvoir après une tentative de putsch (nov. 1975), et, en déc., le M.F.A. laissa le pouvoir aux civils. En juin 1976, le général Eanes fut élu président de la Rép.; les législatives donnaient la majorité (relative) aux socialistes. Les gouv. de gauche et du centre, présidés par le socialiste Mario Soares, alternèrent avec des coalitions de droite ou centre droit. En 1985 fut signée l'adhésion à la C.é.E. et le social-démocrate Anibal Cavaco Silva succéda comme Premier ministre à Soares, élu prés. de la Rép. en 1986. En 1988, une modification constitutionnelle autorisa les dénationalisations et la privatisation de l'information. En 1991, Soares et Cavaco Silva furent réélus. En 1995, le parti socialiste remporta les élections législatives et Antonio Guterres devint Premier ministre. En 1996, le socialiste Jorge Sampaio a été élu prés. de la République.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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